Non pas !
Mais il est la voie, la vérité, la vie. Il est aussi la résurrection. Le monde, créé par lui, a été racheté par lui. Vainqueur de la négation, si réelle qu’elle soit, il ramène la vie et la mort, l’erreur et la vérité, le bien et le mal, non pas à l’identité, mais à cet ordre nouveau, à cet ordre immense qui embrassant jusqu’au désordre, le réduit par la justice ou la miséricorde à un ordre supérieur. Ainsi toute chose apparaîtra quand apparaîtra Celui en qui tout a sa raison d’être : Quum Christus apparuerit, vita vestra, et vos apparebitis. Le bien et le mal apparaîtront, profondément divers et diversement traités, mais semblablement traités en ce sens que chacun obtiendra la place qui convient. Le ciel et l’enfer apparaîtront, profondément différents en ce sens qu’ils manifesteront Dieu diversement, profondément semblables en ce sens qu’ils manifesteront le même Dieu.
Hégel, et voici une observation que je recommande à ses disciples, Hégel confond deux idées qui ne se ressemblent pas. Cette confusion est capitale, et la distinction que nous allons lui opposer éclaire la question. Hégel confond les oppositions qui sont dans l’ordre, les deux pôles de l’électricité, par exemple, et les contradictions qui constituent le désordre, par exemple le mal, négation du bien. Il confond ces diversités légitimes qui rentrent toutes dans l’unité de la vie avec cette contradiction qui est la mort. Les jeux de la vie peuvent rester dans l’ordre, mais la mort est un désordre qui ne peut rentrer que par un circuit dans l’ordre immense. Or, pour contempler l’harmonie suprême, il fallait s’élever au-dessus de ce monde relatif, il fallait remonter à l’essence infinie. La justice et la miséricorde, oppositions relatives, trouvent directement dans l’essence de Dieu leur solution. Le bien et le mal, contradictions absolues, trouvent indirectement par le ciel et l’enfer leur solution, sans jamais s’identifier.
Les contradictions absolues rencontrent une solution relative.
Les oppositions relatives rencontrent une solution absolue.
L’homme est un dans son essence, mais il est sujet à se répandre facilement sur la matière, qui est le multiple ; il se laisse dissoudre par elle, et alors, multiple lui-même, il a besoin d’un effort de la volonté pour revenir à l’unité d’où il est parti. Cet effort, c’est la liberté. La liberté est le passage de l’unité spontanée à l’unité réfléchie.
Hégel se trompe sur la nature de l’harmonie. Il croit qu’elle existe déjà dans le monde que nous voyons. Il croit que l’ordre est cette création que nous avons sous les yeux. Il regarde le mal comme une nécessité aussi absolue que le bien. Par là même le mal n’est plus le mal ; il est la forme naturelle de certaines choses, forme opposée à la forme du bien, mais qui, unie à celle-ci, complète l’harmonie et l’ordre au lieu de les troubler.
Hégel oublie, dans cette construction arbitraire de l’ordre, plusieurs éléments graves qui se mêlent à tout, entre autres le péché originel, la liberté de l’homme, la différence du temps et de l’éternité. L’harmonie en effet, non pas telle qu’il la conçoit, mais telle qu’elle est, l’harmonie, c’est-à-dire l’ordre vainqueur du désordre, c’est-à-dire le bien qui ne nie pas le mal, mais qui en triomphe en le mettant à sa place : cette harmonie-là est le secret et la réserve de l’éternité. En affirmant que l’ordre est déjà achevé et visible, en posant l’être et le néant comme deux ennemis qui resteront en face l’un de l’autre, et qui ne font qu’un être identique à lui-même, Hégel nie Dieu, la raison, et rend inutile l’éternité, car l’ordre absolu est déjà pour lui dans le temps. En affirmant que le bien et le mal sont les efflorescences nécessaires d’une tige unique qui fleurit fatalement, Hégel nie la vérité, la liberté de Dieu, celle de l’homme, la morale, la religion et la philosophie.
S’il eût dit qu’à travers la vie et la mort réconciliées, les hommes devaient arriver à une seconde naissance, à une résurrection, suprême et éternelle harmonie, il eût proclamé la vérité ; mais il l’a niée, parce qu’il a confondu l’opposition actuelle mais accidentelle où nous sommes plongés, et l’ordre absolu dans lequel nous vivrons quand nous vivrons tout à fait.
Quand Schelling a affirmé l’identité de l’esprit et de la matière, Schelling s’est trompé radicalement, et son erreur a été immense, car il aspirait à une vérité immense. Pour lui, la nature n’est que l’organisme visible de notre entendement ; aussi elle produit des formations régulières, et elle les produit avec nécessité, de sorte que l’idéalisme transcendental et la philosophie de la nature sont deux sciences identiques qui ne se distinguent que par la direction opposée de leurs recherches. Ensemble elles constituent le système complet de la science. Le monde est pour lui un aimant dont les différences n’excluent pas l’unité. L’esprit et la matière sont dans ce système les deux pôles de l’absolu.