Chose remarquable, cette doctrine détruit absolument l’amour dans sa racine ; l’amour s’adresse à la vie. Quel être a jamais pu aimer un mécanisme ? Donnez-nous un dieu machine, un homme machine, un univers machine, personne n’aimera plus personne. Aussi le panthéisme, froid comme la tombe, écrit-il à la racine de l’homme, sur la première page de l’âme, sa condamnation en lettres noires ; il apporte la tristesse.
Entrons dans le détail de quelques oppositions, et, avant d’insister sur la solution absolue du problème, essayons de trouver quelque ébauche de synthèse.
Que deux voyageurs montent la même montagne, l’un par le versant de gauche, l’autre par le versant de droite, ils apercevront deux paysages tout à fait différents, et celui-là seul aura le secret de leur désaccord qui aura atteint la dernière crête et dominé l’horizon à droite, à gauche, en avant, en arrière. Les lanternes sourdes n’éclairent qu’un point du paysage ; mais tout dissentiment ne s’apaiserait-il pas si la lumière pouvait se placer assez haut pour illuminer à perte de vue ?
Jetons donc sur nos œuvres un coup d’œil préparatoire.
Quand l’ordre tend à apparaître, les oppositions tendent à se concilier. Il est réservé à l’art de nous présenter dès ce monde des créations accomplies, ébauches d’harmonie qui promettent la grande harmonie. Le sentiment de l’harmonie n’est-il pas un pressentiment de l’éternité ? C’est lui qui manifeste déjà le beau, tandis que, partout ailleurs, nous ne faisons que le préparer. C’est lui qui anticipe déjà sur l’éternité, réalisation suprême de l’art absolu. C’est à lui que nous nous adresserons d’abord pour surprendre les secrets de la création et saisir, s’il est possible, la lumière en travail. Il ne nous présentera aucune harmonie parfaite. L’art est un essai qui nous réjouit. Quelle est donc cette joie qu’il nous apporte ? Cette joie est un commencement de délivrance.
L’art est l’opposition que présentent l’idée et la forme se résolvant dans l’harmonie où elles se pénètrent l’une par l’autre.
L’harmonie n’est jamais l’identité des deux termes, mais leur conciliation.
Le drame, c’est l’opposition entre l’idéal et le réel, manifestée par la lutte du devoir et de la faiblesse, manifestée par l’épreuve. Dans le dénouement doit apparaître l’harmonie, la conciliation ; le dénouement c’est la part de Dieu.
La force humaine qui pousse l’opposition vers l’harmonie, c’est le sacrifice. La miséricorde et la justice éternelles opèrent la conciliation. L’histoire et la vie offrent des instants de lumière et de bonheur ; ce sont les invasions de l’art dans la réalité ; ce sont les apparitions de l’idéal qui, par instant, fond sur le réel et l’embrasse. Il semble alors que la Providence, qui a l’habitude de se cacher, intervienne sensiblement. Notre joie dans ces moments suprêmes de la réalité, notre joie dans les grandes apparitions de l’art, vient de cette conscience intime qui nous révèle une opposition vaincue. Au lieu de nous apparaître dans leur isolement et leur obscurité, les choses nous apparaissent reliées les unes aux autres et transfigurées dans la lumière qui donne à tout la beauté. Au coucher du soleil, un objet par lui-même dépourvu de beauté, une maison, une écurie, devient beau dans le coup d’œil général, grâce aux flots de lumière dont il est inondé. Ainsi, la chose qui nous semblait laide quand nous la regardions en elle-même et dans la nuit, illuminée dès que nous la voyons d’en haut, participe aux splendeurs de l’universel rayonnement.
Dans l’art, miroir magique où la vérité se reflète à l’état symbolique, sensible, et, si je puis le dire, prophétique, on nomme inspiration l’intuition de l’accord et travail, la réflexion par laquelle l’opposition cherche à se résoudre. L’inspiration est l’action de l’idée dans l’artiste ; le travail est l’action de l’artiste dans l’idée. Par l’inspiration, l’idée saisit l’artiste et lui apparaît dans son essence, dans son type, dans son unité. Par le travail, l’artiste saisit l’idée et l’élabore ; il lui prépare un moule où elle doit prendre forme. La forme concrète, c’est ce qui la détermine, ce qui la définit ; c’est la puissance en vertu de laquelle l’œuvre est ce qu’elle est, et non pas autre chose. Par l’inspiration, une idée apparaît dans son rapport avec l’Idée absolue. Par le travail, elle se fait particulière, s’oppose à l’absolu et revêt une forme qui lui est propre. Or, cette opposition, qui pèse sur l’artiste en travail de l’idée, se résout dans une harmonie d’autant plus haute qu’elle a coûté plus cher. Cette harmonie, c’est la création artistique ; la création, c’est la résultante des deux forces ; la création artistique, c’est l’idée particulière revêtue de sa splendeur, et déclarant par sa vie montrée au dehors l’union en elle de l’absolu et du relatif, du général et du particulier, proclamant à la fois, dans le temps et dans l’espace, par la parole et par la lumière, son essence, qui est son rapport avec l’Idée absolue, et sa forme, qui est sa vie particulière.