L’inspiration est positive, l’exécution est négative ; elle est négative, puisqu’elle est une limite, une restriction (le sacrifice a sa place dans l’art). La création est harmonique.

C’est donc perdre son temps que de se demander si le génie est la persévérance, comme Buffon n’a pas eu honte de le dire, ou s’il serait par hasard une inspiration aveugle et désordonnée.

Le génie n’est pas telle ou telle face de l’opposition. Il est la force qui la résout. Vu d’en bas, il apparaît au vulgaire comme une folie inquiétante qui n’inspire pas même de pitié. Car toute souffrance supérieure trouve les hommes impitoyables.

Le génie est la faculté de créer. Il conçoit, et comme tel, il est passif. Puis l’idée conçue fait en lui son travail secret. Il la porte. Il subit son opération latente et mystérieuse. Il réagit, il est actif : c’est la terre qui a ouvert son sein à la semence féconde et qui attend en silence que le soleil, à l’heure marquée, fasse naître la rose qui réjouit et embaume la création. L’action de l’idée sur l’homme c’est l’action de la lumière sur la matière terrestre. Elle opère dans la plus vile poussière. Mais il faut que la terre ait été ouverte, fécondée, meurtrie, et que le cœur de l’homme ait été déchiré. Tout est conçu dans la joie et enfanté dans la douleur. Telle est la loi.

Cette activité et cette passivité du génie, ces éclats de lumière qui l’invitent et ces ténèbres qui le repoussent, cette force et cette faiblesse qui lui font une vie si étrange, ces grands espoirs et ces grands accablements, ces antinomies immenses qui évoquent en lui la vie et la mort, que deviendront ces choses ? Quel sera le sort de ces puissances mystérieusement séparées, mystérieusement combinées qui ont l’une pour l’autre une invincible horreur et une invincible affinité ?

Une création sera faite, et le génie ne se souviendra plus de l’enfantement douloureux parce qu’une œuvre d’art aura paru dans le monde. Il se sentira ravi dans une harmonie inconnue.

Comme il n’aura pas observé certaines règles convenues dans les poétiques, on dira qu’il est indiscipliné.

Pendant que vous observez vos règles et que vos adversaires, aussi esclaves que vous, les violent systématiquement, lui, sans penser ni à eux ni à vous, il a observé la loi. Les yeux fixés sur le type invisible, il l’a exprimé suivant qu’il convenait. Il n’est le génie que parce qu’il est l’expression de la loi plus haute par laquelle il crée, et devant laquelle disparaissent abîmées les petites difficultés qui vous agitent. Vous ne voyez de lui que le côté négatif. Vous voyez ce qu’il n’est pas. Vous ne voyez pas ce qu’il est.

Le talent n’a pas cette puissance, parce qu’il n’a pas cette faiblesse. Il n’est ni si actif ni si passif. Il n’habite ni les sommets ni les abîmes.

Le génie est entraîné. Le talent marche à son pas. Il fait comme il veut. Le génie fait comme il peut. Le génie crée suivant les lois de la création. Le talent fabrique quelquefois suivant les lois de l’industrie. C’est parce qu’il est de l’essence du génie d’être opposé à lui-même qu’il est dans ses habitudes d’être blasphémé. Quiconque ne parle pas la langue commune est mis hors la loi.