C’est pour ne pas s’être trempée dans la source vive que la littérature française, dans beaucoup de productions qu’elle étale comme modèles classiques, est restée une lettre morte, une forme vide, sans vie, c’est-à-dire sans idéal et sans réalité. La vie de l’homme est un incessant combat ; les mouvements de l’automate échappent à toute opposition. La rose qui s’épanouit offre au soleil le spectacle d’un combat, celui de la lumière et du fumier. Mais la mort règne sans inquiétude dans la fleur faite avec des coquillages.

Il y a entre le grand poëte et le versificateur la même distance qu’entre le savant qui fait appel aux lois de la nature pour produire une action organique, vivante, et le faiseur de tours qui cherche à étonner par certains artifices manuels, mécaniques. L’escamoteur, si adroit qu’il puisse être, inspirera toujours une sorte de dégoût. Le mécanisme par lequel il opère n’a pas la vie en lui et ne s’adresse pas au sens de la vie chez le spectateur. L’art classique, dans beaucoup de ses représentants, avait ravalé la poésie au rang de l’escamotage qui a pour premier mérite une difficulté matérielle vaincue, ou éludée d’après certaines règles.

Pourquoi le cœur nous bat-il au récit d’une grande bataille, sinon parce que notre esprit s’assimile avec bonheur cette forme de l’universelle opposition ? Et pourquoi la lutte, qui n’est pas un bien en soi, trouverait-elle un écho dans notre âme, avide de paix, sinon parce qu’elle conduit à l’harmonie, terme de nos désirs ? Pourquoi aimons-nous la guerre ? C’est que nous aimons la paix.

L’art organique est une harmonie conquise.

L’art mécanique est une symétrie qui n’a pas fait verser de sang.

Il y a deux sortes de simplicité, l’une vraie, l’autre fausse.

La simplicité fausse, celle qui plaît au plus grand nombre, n’offre qu’un terme à l’esprit, ne présente qu’un côté des choses. Le XVIIIe siècle avait cette apparence de simplicité. Voilà pourquoi Voltaire passe généralement pour un auteur clair, bien qu’en réalité il soit absolument inintelligible. Mais pour s’apercevoir qu’il est inintelligible, il faut avoir soi-même de l’intelligence. Quand on n’en a pas, et qu’on rentre ainsi dans la grande majorité des hommes, on le croit clair, parce qu’il ne fait ni n’exige aucune réflexion.

La simplicité vraie présente à l’esprit trois termes, deux termes qui s’opposent, et le troisième en qui ils s’harmonisent. Mais comme cette simplicité-là est vraie et profonde, elle demande des âmes vivantes qui puissent se l’assimiler. Elle paraît obscure à ceux qui haïssent la lumière.

Qu’est-ce que le coup de foudre, sinon le choc des deux électricités ?

Jetons un coup d’œil sur l’histoire. Elle nous présentera un commencement d’harmonie.