La vie humaine est-elle seulement l’œuvre de la liberté humaine ? Non. Nous sommes maîtres de nos déterminations, mais nous n’en tenons pas dans nos mains les conséquences. La vie humaine est-elle entièrement l’œuvre d’une force étrangère, et notre liberté est-elle sans puissance sur notre destinée ? Non. L’homme dépend de sa liberté. Il dépend aussi de ce qui n’est pas lui. Une mouche qui vole empêche un homme de penser. Un grain de sable a fait mourir Cromwell. L’homme désire. La nature résiste. Elle ne se prête pas. La liberté veut. La nature ne veut pas. Elle manque essentiellement de complaisance. Nos combinaisons les plus savantes, les plus profondes sont déjouées par l’accident le plus simple, le plus facile à prévoir et pourtant le plus inattendu.
Cependant, toute seule, que peut la liberté ? Tout comme intention, rien comme résultat. D’où vient donc que l’homme commence, entreprend ? Il n’entreprendrait pas, s’il n’espérait pas terminer. Or il sent que tout seul, il ne peut rien mener à terme, qu’il ne peut se passer du concours des choses extérieures, qu’il ne peut les soumettre par son propre pouvoir, que la nature est un ennemi nécessaire, à la fois obstacle et moyen. Si la liberté et la nature étaient irréconciliables, si ces deux quantités restaient éternellement incommensurables entre elles, un invincible découragement s’emparerait de l’homme. Il n’agirait plus, n’osant plus espérer la fin de son action. Et cependant il agit. Comment se fait-il que l’homme agisse ?
Il agit en vertu d’une croyance sous-entendue dont il n’a pas toujours conscience. Il agit, parce que la voix intérieure lui dit tout bas : la nature n’est pas autonome, n’est pas aveugle. La nature a ses lois comme l’homme a les siennes. Tous deux ont le même maître, quoique l’homme ait le pouvoir de désobéir, refusé à la nature.
Plus l’homme est placé haut, plus il a confiance dans le dernier secret. Cette confiance s’appelle des deux plus beaux noms qu’il y ait dans notre langue : sainteté, génie.
Je puis tout en celui qui me fortifie, dit la sainteté. Le génie a confiance, sans être tout-puissant, parce qu’il a le sentiment profond des oppositions de ce monde et le pressentiment de l’harmonie qui les résoudra. Le talent calcule, le génie regarde et voit. Son organe est l’intuition ; cette intuition est la conviction qu’il n’agira pas seul, qu’il est instrument, qu’il est surveillé, que le maître qui l’emploie ne l’abandonnera pas en route ; aussi part-il sans crainte. Il sait qu’il arrivera, car il se sent poussé. Christophe Colomb n’avait pas tout prévu quand il posa le pied sur le navire béni. Et s’il eût tout calculé, il eût manqué son but. Il n’eût eu que du talent. Comme il avait du génie, il eut confiance dans la complicité divine. Il se connaissait, il se sentait ; il entendait jour et nuit la voix qui appelle ; il est parti sur parole. Sentir l’Amérique, c’était pour lui se connaître. Il savait qu’il était, lui, incapable de la découvrir ; qu’un souffle de vent pouvait l’écarter de la terre promise ; mais il savait aussi que les vents et la mer entendraient la même voix que lui et obéiraient à la même parole. Quand un homme de talent se prépare à livrer bataille, il examine, il discute, il pèse le pour et le contre. L’homme de génie voit le champ de bataille et se sent vainqueur : il a la parole du Dieu des armées.
Le génie actif affirme Dieu d’une affirmation positive, en ce sens qu’il affirme quelque chose de ce que Dieu est. Le génie passif affirme Dieu d’une affirmation négative : Silentium laus. Il se tait devant lui, et ce silence même est une affirmation suréminente, puisqu’il affirme l’être comme dépassant infiniment toutes les affirmations de l’être.
Portons plus haut nos regards. Il faut maintenant les appliquer sur celui qui est crucifié entre le ciel et la terre, celui en qui réside toute plénitude, in quo omnia constant.
La vérité est une, l’erreur est multiple.
Le paganisme est l’adoration des forces extérieures, des forces animales ou végétatives, de la nature, du non-moi de l’homme.
Le rationalisme, très-bien représenté par Fichte, est l’adoration du moi, de la force intellectuelle et morale de l’homme ; c’est une forme plus élevée de l’idolâtrie.