Mais le panthéisme, qui aspire à cette parole, est trop petit pour la prononcer. Il veut s’élever, les ailes lui manquent ; il retombe de tout son poids sur la terre ; il s’attache à la création, il l’embrasse, il l’adore. Il veut dire à propos d’elle la parole qui n’est vraie que de Dieu ; mais la création n’entend pas son cri, elle ne répond pas. Celui que saint Jean et saint Paul appellent Ipse, le principe et la fin de tout, ipse ipsissima vita, comme parle saint Athanase, le grand Ipse, celui-là est le seul de qui la parole humaine, avide de proclamer l’universelle union et l’universelle distinction, puisse dire sans mensonge en face de Dieu, de l’homme et de la nature : Omnia in ipso constant.

Cette vérité, tellement ancienne qu’elle est éternelle, est en même temps plus jeune que ce qu’il y a de plus jeune. L’humanité a tout usé, excepté le christianisme.

Elle ne l’a pas usé parce qu’elle ne l’a pas fait. Le christianisme est la vérité ; je veux dire qu’il est la Religion. Ceci n’est pas un pléonasme. Évitons cette confusion redoutable qui couvre le monde d’erreurs. Le XIXe siècle est très-poli envers le christianisme. Mais ce n’est pas la politesse que le christianisme réclame. Presque tous les inventeurs de systèmes se donnent comme les successeurs de Jésus-Christ. Ils croient, bien entendu, l’avoir dépassé ; mais enfin ils consentent à relever de lui.

Leur christianisme est une sorte de philosophie humanitaire, fille de Rousseau, ou de Socinius, ou de Fourier, une religion sans dogme qui adore l’homme et oublie Dieu.

D’autres sont plus gais : ils font du christianisme une mélodie sans idée ; ils lui permettent de bercer doucement le cœur de l’homme pendant que la philosophie nous formera l’esprit. Leur christianisme est un rêve sentimental qui vous endort comme le bruit d’une cascade. Les uns se disent chrétiens parce qu’ils sont mécontents, parce qu’ils abritent derrière le nom du christianisme leurs utopies humanitaires, les autres parce que le ciel est bleu et qu’ils abritent derrière le nom du christianisme leurs rêves médiocres.

Le christianisme vrai est la Religion. La première préparation pour qui veut le recevoir, c’est le sentiment profond de l’impuissance de l’homme à le fonder. Il contient dans ses profondeurs, non pas une série de phrases creuses et vagues, mais des vérités révélées, les plus sérieuses des choses connues, et la science des sciences, la théologie. Il contient non pas des rêves, mais des dogmes.

Il est la vérité absolue révélée dans le temps et dans l’espace par la parole absolue. Il n’est pas un développement naturel du progrès humain. Cette erreur est une des plus funestes qui soient au monde. Il est un don de Dieu, ce don libre et gratuit qui eût pu n’être pas, et que Jésus-Christ annonçait à la Samaritaine. Quiconque l’accepte comme un progrès naturel, comme le produit de l’ordre naturel, comme une efflorescence de la tige humaine, le méconnaît pleinement. Jamais l’homme déchu ne fût remonté vers Dieu. C’est Dieu qui est descendu vers l’homme. Quelques-uns ont voulu d’un christianisme humain. Ils ont supprimé la grâce : ils ont supprimé Dieu. Leur christianisme a eu le sort de toutes leurs œuvres. Il est mort avec eux et même avant eux. Le christianisme qui ne meurt pas, c’est le catholicisme. C’est la religion divine. Altérée par vous dans l’hérésie, elle vous plaît, parce que vous vous reconnaissez dans son altération qui est votre ouvrage et qui vous ressemble. Le catholicisme, lui, ressemble à Dieu. Il en porte la marque. Complet, absolu, absolument divin, muni de ses dogmes et de ses sacrements, il vous est en horreur, parce que vous n’avez pas prise sur cette chose à part qui n’est absolument pas votre ouvrage.

Voilà le christianisme, non pas complaisant et maniable, mais puissant, immuable et divin, non tel que le voudraient les hommes, non tel qu’ils l’auraient fait, s’ils l’avaient fait, mais tel qu’il est, tel que l’Église l’a reçu, le conserve et l’enseigne aux nations.

L’hérésie porte la signature de l’homme. Elle est une transaction : elle permet les transactions. L’homme lui a communiqué quelque chose de son infirmité, de sa défaillance. Le catholicisme est tout d’une pièce. Il est divin tout entier, on s’agenouille ou on se détourne.

Sachons-le donc, car il faut éclaircir les points de vue : en abordant le christianisme, nous abordons la grâce, l’ordre surnaturel : nous abandonnons les domaines que l’effort humain pouvait conquérir. Oublier cette distinction, c’est troubler dans leurs fondements la science et la vie ; car elle domine la science et la vie. Je vous demande qu’elle soit présente à votre pensée comme à la mienne, pendant l’étude que nous faisons ensemble.