Ensuite, le christianisme vous apparaît comme un fait accompli, tandis que les systèmes, par cela même qu’ils sont inapplicables, gardent le charme de la nouveauté et semblent le secret des siècles futurs.

Retournez votre raisonnement : le christianisme a eu le passé ; donc il aura l’avenir. Est-ce que l’univers va changer de Dieu ? Pensez-vous que le Créateur fatigué remette ses pouvoirs à un successeur quelconque ? Or, si Dieu ne change pas, la religion ne changera pas. Celle qui a été vraie une minute sera vraie tant que Dieu sera Dieu. Craignez-vous que l’homme ne dépasse Dieu, que nos progrès ne l’étouffent et que l’infini ne soit plus assez grand pour nous ?

Mais non : le christianisme irrite l’homme autant qu’il l’attire, tandis que l’erreur, qui n’est rien, n’agit pas sur lui. Il n’est pas rare d’entendre un homme, raisonnable d’ailleurs, mais ennemi de Jésus-Christ, déraisonner en approchant de lui et abjurer le bon sens, s’il entrevoit l’Église dans le lointain. C’est là, c’est au centre des mystères que les aveugles voient et que les voyants ne voient plus.

Le Verbe se fait chair : il prend place dans notre monde ; vous abordez un homme et vous lui dites : Quel accueil lui sera-t-il fait ? — Dieu, nous répondra-t-on, est l’Éternel vainqueur. Il se servira, pour sa gloire, de la nature et de l’humanité. Les hommes seront des saints ; ils feront des miracles que la création subira, et la terre sera transformée.

Vous quittez cet interlocuteur, vous en abordez un autre, et vous lui posez la même question : Dieu, vous répondra-t-on, est l’Éternel vaincu ; on va le railler, le battre, le crucifier.

Un troisième passe ; vous l’abordez encore et vous lui citez les deux réponses : Voilà ce que deux hommes m’ont assuré, dites-vous ; lequel des deux dois-je croire ? — Tous les deux, répondra le troisième, et le troisième aura raison. C’est qu’en effet Dieu, qui par son attraction réunit dans l’amour les êtres le plus naturellement faits pour ne pas s’entendre, qui triomphe de toute race, de toute haine, de tout préjugé, Dieu, par sa force de répulsion, unit aussi dans la haine de lui-même, s’il est permis d’appeler union la communauté de la mort, les êtres les plus faits pour ne pas s’entendre.

Et certes ils ne s’entendent pas. Mais ils se pardonnent toutes leurs dissidences, en faveur d’un seul accord, la haine de Dieu. Leur nom est toujours légion ; mais ce point donne à la légion je ne sais quelle unité horrible, parodie de l’autre. Gœthe aime Voltaire, que certes il est digne de haïr ; mais il l’aime, parce que tous deux haïssent le christianisme.

Pourtant ils ne le haïssent pas de la même façon.

La position de Voltaire, vis-à-vis du christianisme, est franche ; c’est l’aveuglement complet. C’est la tranquillité qui vient de la stupidité absolue. N’entrevoyant rien, il évite jusqu’au trouble. D’ailleurs, son cœur aide son esprit : Voltaire, pour le définir en passant, est un imbécile malpropre. Gœthe, au contraire, est un homme intelligent. Aussi est-il conduit, à chaque instant, dans la direction du christianisme ; mais comme la main de Dieu est la seule qui introduise dans le temple, Gœthe, qui veut se réduire à ses propres forces, n’entre pas. Par là il proclame deux choses, la tendance des grands esprits, et la punition des volontés mauvaises. A chaque instant, il constate une vérité qui serait comme le pressentiment du christianisme. Mais il est condamné par la haine à ne pas avancer dans la connaissance. Il commence la route et ne pousse pas jusqu’à Dieu. Cette situation d’esprit ne lui est pas particulière. Elle est commune à tous les hommes intelligents qui volontairement ne sont pas chrétiens. Frappés à tout moment par quelque idée qui les rapproche du christianisme, ils s’abjurent eux-mêmes et s’arrêtent dans leur élan plutôt que d’aller vers lui. Ils repoussent toute lumière qui menacerait de devenir la lumière chrétienne. Ils s’interdisent les horizons qui attireraient la vue de ce côté. Le christianisme rayonne de tous côtés. Ils sentent son approche inquiétante. Car les vérités naturelles lui servent de prélude, d’introduction, et l’âme est naturellement chrétienne. Il semble voir des exilés volontaires qui étouffent sur la terre étrangère. L’air respirable pour eux, c’est l’air de la patrie. Mais, dans cette patrie, il faut être citoyens. Or, ils veulent être rois et détestent le seul roi légitime. Ils s’éloignent pour ne pas le voir, mais ils étouffent en s’éloignant. Rappelés par l’intelligence, ils sont écartés par la haine. Ils rôdent alors, comme des malfaiteurs, autour des murs qu’ils se sont fermés, ont peur et besoin de la lumière, font un pas en avant, un pas en arrière, aspirent une bouffée d’air, la rejettent et s’enfuient. Ce qui ressemble à la cité habitable leur plaît. La cité elle-même leur déplaît ; car elle impose à tous ses lois. Dans leur course folle, ils se heurtent de temps en temps le front contre les murs sacrés des palais qui pourraient être à eux, puis s’écartent épouvantés, reviennent encore et regardent avec une haine mêlée de désir les douze grandes portes de la ville qui pourrait devenir leur patrie !

Si le christianisme est d’une nécessité évidente pour l’immense majorité des hommes qui n’ont pas le temps de chercher leur croyance, et qui pourtant ont besoin de croire, il n’est pas moins nécessaire au penseur qui a besoin de croire aussi, qui est un homme aussi, un enfant quelquefois, et qui, livré à lui-même, peut s’attendre à tout, de la part de lui-même. Hégel en est un solennel exemple. Nous ne l’avons pas quitté, même quand nous avons prononcé d’autres noms que le sien. Il représente la synthèse de l’erreur moderne ; il est l’aboutissant des erreurs précédentes ; nous allons le résumer en le quittant, et résumer nos vues sur l’Incarnation, considérée comme synthèse de la vérité.