Nous avons étudié la synthèse dans l’Incarnation. Il est temps de l’étudier dans la Rédemption.
Rien n’est isolé dans ce monde ni dans l’autre. Le courant électrique de la solidarité fait frémir toute la chaîne des êtres à chaque vibration du moindre anneau. Tout donne et tout reçoit. Tout agit et tout réagit. Toute langue humaine a un verbe actif et un verbe passif.
Dans l’ordre primitif sans doute toute créature touchée eût rendu, comme un instrument d’accord, un son harmonieux, et la réaction eût été douce comme l’action. Depuis la chute la nature révoltée a plus de duretés que de douceurs. Rien ne se donne : tout se vend. Dans l’ordre primitif peut-être eût-il fallu appeler passions les douces sensations de l’homme heureux, le parfum que faisait respirer la rose au roi innocent qui s’approchait de sa corolle. Aujourd’hui elle a des épines pour couronner le roi coupable. Alternativement maître et esclave, roi et sujet, grand et petit, fort et faible, vainqueur et vaincu, selon que Dieu lui communique ou lui retire un peu de sa force, l’homme tourne dans une spirale d’actions et de réactions qui lui rappellent tour à tour sa grandeur et sa misère. Qui trouvera le joint entre ces choses ? Qui dira à l’action : Sois humble, passive ? Qui dira à la passion : Sois glorieuse, active, conquérante ? Le suprême accablement est peut-être l’élévation suprême ? La douleur est la chose humaine la plus voisine de Dieu. Je ne connais qu’une parole qui puisse ainsi parler : c’est la croix. En connaissez-vous d’autres ? Les bras et les jambes étendus, en se laissant faire, Jésus-Christ a sauvé le monde. La passion suprême a été l’action par excellence, et la messe, qui reproduit la passion, se nomme l’action.
La farce est jouée, disait en mourant Octave Auguste, empereur du monde. Il avait raison. Qu’avait été la vie d’Auguste, sinon une série d’actes isolés, sans résultat, une dépense inutile, et qu’est-ce qu’une farce, sinon un fait sans but ?
Tout est consommé, disait la vérité en mourant, et la vérité disait vrai. La vie de Jésus-Christ avait été l’acte par excellence ; elle avait réconcilié toutes choses avec Dieu. Elle est la note suprême de la grande harmonie. La croix a consommé l’œuvre. Jésus-Christ sacrement devait se dilater multiple sur la terre. Jésus-Christ sacrifice devait se contracter dans l’unité de Dieu. La croix conciliatrice a résolu le double problème et l’a fondu. En livrant le corps de Jésus-Christ aux hommes, elle l’a par là même rendu à Dieu. Elle a permis au ciel et à la terre la même communion à la même victime, sacrement ici-bas, sacrifice là-haut. Elle est la clef de la Jérusalem éternelle où resplendit dans son unité le corps de l’Homme-Dieu, lumière sans fin d’où partent les rayons qui éclaireront les élus, l’éternité durant. Elle est la clef qui a ouvert le sépulcre où devait fermenter trois jours le grain de froment pour multiplier ensuite sur la terre. La Rédemption est accomplie. Tout est consommé. La dette est payée au ciel, et payée à l’enfer. Satan n’a pas le droit de se plaindre. Il a eu son heure de puissance. Nunc est hora vestra, et potestas tenebrarum. Les ténèbres ont triomphé à leur manière. La lumière l’a bien voulu.
Dieu et l’homme sont deux aimants qui s’attirent d’un côté et se repoussent de l’autre. Dieu appelle l’homme et l’écarte. Il l’écarte, parce qu’il l’aime. Il l’écarte, parce qu’il veut être conquis. La vie et la mort, dans leur tête-à-tête éternel, expliquent le système du monde. Vis fugere a Deo, fuge ad Deum. Le Dieu qui vous appelle vous fournira l’arme destinée à vaincre le Dieu qui vous résiste. Lui résister passivement, tel est le secret de la grandeur. De tout temps, l’homme a rêvé une bataille dans laquelle il vaincrait Dieu. Et certes il ne s’est pas trompé complétement. La vie est cette bataille. Seulement l’homme a mal vu le tableau. Il n’a pas trouvé le point. La lumière ne venait pas d’en haut. Il a choisi pour champ de bataille la haine, au lieu de choisir l’amour. Les Titans, voulant escalader le ciel, n’avaient pas complétement tort. Jésus-Christ invite à la violence et ne promet Dieu qu’à son vainqueur. Celui qui voit tout du même coup d’œil dit de la même voix : Devenez semblables à ces petits enfants ; et : Escaladez le ciel. Prométhée n’avait pas réussi. C’est qu’il avait oublié de s’allier Dieu, cet adversaire adoré qu’il faut supplier en le combattant. Les efforts des hommes, grands et petits, qui ont voulu la conquête sans vouloir le sacrifice, Manfred, Faust, don Juan, ont abouti à l’inutile, au crime, au ridicule. Mais un enfant de douze ans, qui fait sa première communion, peut être utile aux hommes et forcer Dieu à se rendre.
Le point qui sépare les deux espèces de conquérants, le point qui détermine la victoire, c’est l’acceptation du sacrifice. Hoc signo vinces. Il y a une telle gloire à céder, que Dieu même ne se manifeste jamais plus glorieusement qu’en se laissant vaincre : de là le miracle.
Les fautes sont-elles personnelles ? — Oui.
Chacun se sent personnellement responsable. Personne n’a de remords des fautes d’autrui ; cependant chacun se sent fier ou honteux des gloires ou des ignominies de ce qui le touche. D’où viennent chez l’homme ces convictions intimes, naturelles, et en apparence contradictoires ?
L’humanité, qui hait l’injustice, aime pourtant l’idée du juste souffrant et mourant pour tous. Vous pouvez ne pas comprendre ; mais vous ne pouvez pas ne pas voir. Dieu frappe son Fils innocent, qui représente les hommes coupables, et voilà la solidarité. Dieu pardonne aux hommes coupables pour l’amour de son Fils innocent, et voilà, avec la solidarité, le triomphe personnel de l’individu. Je n’explique pas, je constate.