Et que faisait au moment décisif cette victime ? Frappait-elle un grand coup ? Non ; elle le recevait. Et que font les religieux, que font les carmélites ? Rien, n’est-ce pas ? Les paratonnerres aussi perdent leur temps sur les monuments. Supprimons ces pointes de fer. Que faisait Jésus-Christ sur la croix ? Il avait les jambes clouées et immobiles. Je le répète, l’action par laquelle l’Homme-Dieu a fermé le combat et vaincu son Père a été la Passion. Cette attitude de crucifié, signe sensible de l’extrême impuissance, symbole de la Passion, a été l’attitude de la victoire choisie par le triomphateur doux et terrible dont les coups visaient à Dieu. Je ne sais pas si je finirais. La croix est entre le ciel et la terre ; la croix est au centre du temps, au centre de l’espace, au centre même du mouvement. On allait à elle pendant 4,000 ans, on revient à elle depuis 1,800 ans. Les regards de la terre et ceux du ciel se tournent vers la montagne qu’elle a couronnée. Elle est la base de tout, le centre de tout, le sommet de tout ; elle a fondu la science et la vie dans l’unité immense d’une théorie divine réalisée entre le ciel et la terre par un Homme-Dieu.
Comme, dans l’humanité, l’homme représente la liberté et la femme la nature, ainsi, sur le globe habité, l’Orient est la terre de la nature, et l’Occident celle de la liberté. Jésus-Christ, qui fait appel à la liberté pour redresser et reconquérir la nature, meurt en Orient et meurt tourné vers l’Occident. C’est à l’Occident qu’il tend les bras ; c’est à l’Occident que va son regard ; c’est à l’Occident qu’il a construit Rome.
Dans le monde ancien, Rome et la Grèce avaient déjà, au nom de la liberté, vaincu l’Asie, Troie, la Perse, qui représentaient la nature. La nature avait plié sous la force conquérante. C’est en Occident qu’Alexandre avait dompté Bucéphale pour vaincre ensuite le monde.
Le cheval, c’est la nature ardente et indomptée que l’homme dresse, assouplit, excite ou calme comme il veut.
Plus tard, la chevalerie est née en Occident. C’est à l’Occident que la victime expirante laisse la croix ; c’est l’Occident qui le premier arborera cet étendard.
La civilisation et la science ont été léguées d’abord à cette Europe qui devait, la première, recevoir la croix, et les nations qui possèdent la croix sont les seules qui possèdent le paratonnerre ! O altitudo ! L’Occident est le champ de bataille ; mais quand la liberté humaine aura vaincu la nature, alors viendra l’âge de l’intuition. L’Orient viendra sans doute alors et arborera la croix à son tour. Enfin, l’Orient et l’Occident seront réunis dans la vallée de Josaphat, et la croix apparaîtra triomphante, ouvrant le règne éternel de Dieu.
Plus un homme est placé haut, plus il demeure seul.
L’ange de l’isolement frappe tout ce qui s’élève.
Aux élévations de la pensée correspondent souvent les déchirements du cœur. Et pourtant les grands hommes, les grands isolés deviennent les liens qui unissent entre eux les hommes ordinaires. Du fond de leur solitude, ils lancent dans la société humaine les grandes découvertes, les grandes œuvres qui en deviennent le ciment. Transportez cette vérité naturelle dans l’ordre surnaturel et dans le domaine de l’infini. La croix est l’isolement absolu. Pourtant le crucifié réconcilie toutes choses entre elles et attire tout à lui.
Si exaltatus fuero, omnia ad me traham. Il est la synthèse universelle.