Par une légèreté et une ignorance dont les causes mériteraient d’être recherchées, quelques-uns en sont venus à adopter la morale chrétienne, du moins en théorie, et à rejeter le dogme chrétien. Ils ont oublié que la morale chrétienne étant l’expression pratique des vérités dont le dogme est l’expression théorique, admettre l’une et rejeter l’autre, c’est admettre la conséquence et rejeter le principe.
Ici encore Jésus-Christ apparaît comme conciliateur. La contemplation de cet être immense ferait fondre les ténèbres. Le dogme de l’Incarnation est la démarche de Dieu vers l’homme. La morale chrétienne est la réponse complète de l’homme qui retourne à Dieu. Jésus-Christ comme lumière de Dieu est la raison et la substance même du dogme. Jésus-Christ, comme lumière de l’homme, est la raison et la substance même de la loi. En tant qu’il est l’art divin, il préside à la conduite de Dieu. En tant qu’il est la fin dernière, il préside à la conduite de l’homme. Or, sur la croix Jésus-Christ réalise et consomme absolument les desseins de Dieu, et, à la fois il réalise le salut du monde. Il apparaît comme sacrifice. Il apparaît comme sacrement. Il apparaît comme Dieu : Il est le dogme de la Rédemption. Il apparaît comme homme. Il est la sainteté absolue. Prêtre et victime en même temps, il est la vérité absolue, vérité à la fois dogmatique et morale. Omnia in ipso constant.
Il est à remarquer que Dieu se réserve, en général, la science de l’équilibre. Livré à lui-même, l’homme est le paysan ivre de Luther, qui penche tantôt à gauche, tantôt à droite. Jésus-Christ a le secret de l’équilibre, et son nom de pontife en est le signe. En dehors de lui, l’homme penche. Je demande la permission de signaler, à propos de la croix, comme type de l’équilibre, une analogie que je trouve frappante.
L’attraction est la loi du monde. L’attraction est une loi, elle n’est pas une force. Le mot force impliquerait une puissance attachée aux corps, inhérente à eux ; le mot loi indique l’être absolu comme source de toute-puissance.
L’attraction est la loi du monde. Les corps s’attirent en raison directe de leur masse, et en raison inverse du carré des distances. La terre est attirée par le soleil. Mais comme la force centrifuge, laquelle n’est encore qu’une loi, contre-poids naturel de la force centripète, maintient dans l’ordre de l’univers le système de la pondération, la terre prend un terme moyen, et tourne autour de l’astre qui l’attire au lieu de se jeter sur lui. L’homme est attiré par Dieu. Il crie, il hennit vers lui : c’est la force centripète. De l’autre côté, la matière, le fini, le limité l’attire aussi. Il est tombé : sa chute réclame ses droits. Ainsi embarrassé et tiré en sens contraire, que fera l’homme ? Il ira vers Dieu, et la matière sera sa voie ; non pas la matière victorieuse et indomptée, celle-là l’écarterait du but, mais la matière soumise, la chair du Verbe, le médiateur. Sans figure de style, au bord de l’abîme, il rencontrera le pontife. Dans l’ordre primitif, l’homme innocent eût traversé sans douleur. Mais l’homme déchu paye le passage, et le pont est une croix. L’obstacle devient un moyen, suivant l’usage de Dieu.
Poursuivons. L’homme, ayant découvert la loi de notre rotation, s’est dit : Si deux forces peuvent s’unir pour en composer une qui soit la résultante des deux autres, une force peut sans doute aussi se décomposer en deux forces qui, réunies, équivalent à la force unique dont elles procèdent. Puisqu’il y a synthèse, il peut y avoir analyse. Voici un pont suspendu. Posons sur lui une force que nous nommerons x, et ne divisons pas la charge. Le pont sera trop faible. Il ne supportera pas son épreuve. Mais si, profitant de la loi que nous avons constatée, nous pouvons décomposer la force qui tire en bas et faire peser non plus sur un point, mais sur plusieurs, si nous pouvons partager l’épreuve entre les diverses forces de résistance devenues solidaires de l’effort commun, peut-être l’équilibre que nous cherchons sera-t-il réalisé. De là la merveille des ponts suspendus, sublime image de la solidarité.
C’est ici que je fais appel à l’attention de ceux qui croient que le monde visible manifeste et reflète le monde invisible qui en est le type et l’explication.
J’aime mieux indiquer le mystère que de porter la main sur le voile qui le couvre. Souvenons-nous que le pontife, chargé de son épreuve, chargé de sa croix, n’a pas dédaigné un secours humain. Simon le Cyrénéen n’a pas été inutile. Et nous, qui marchons ensemble, côte à côte, sur la route, regardons Celui en qui réside substantiellement la loi de l’équilibre, Celui qui nous a dit de porter les fardeaux les uns des autres, et qui a promis de se trouver là où deux ou trois âmes le prieraient réunies ensemble.
Rattachons cette pensée aux pensées que la croix fait naître. Qu’est-ce que l’épreuve des justes ? C’est la lutte du bien et du mal qui se manifeste en eux.
Avec leur fardeau, ils portent celui des autres. Si nous fixions nos regards sur la réversibilité, l’aspect du monde changerait pour nous. On dit souvent que les méchants prospèrent, que tout leur succède, et que les bons sont traversés dans leurs entreprises. Mais qui réussit ? Qui ne réussit pas ? Savons-nous ce que c’est que réussir ? Qu’est-ce qu’agir ? Qu’est-ce que perdre son temps ? Au moment où vous dites : Je travaille, et cet homme ne fait rien, peut-être c’est vous qui ne faites rien, malgré le mouvement que vous vous donnez : peut-être cet homme immobile vous sauve de la mort et de la damnation : peut-être, pendant que vous dormez, c’est lui qui veille, peut-être il agit comme médiateur. Qui sait si le succès des méchants ne s’explique pas quelquefois par l’absence de la croix ! Absorbés tout entier par le réel, ils ne sont pas traversés par l’idéal. Mais il n’est pas inutile de dire aux hommes bons et mauvais la vérité que voici : La douleur n’est pas la souffrance, et le plaisir n’est pas la joie. La douleur et le plaisir sont deux accidents qui se passent dans notre âme, mais qui ne l’atteignent pas toujours dans sa racine, dans ses derniers retranchements. La joie et la souffrance la pénètrent et l’ébranlent dans ce fond intime que la main de Dieu se réserve peut-être le pouvoir de remuer : ce sont des attouchements profonds, intérieurs et redoutables, supérieurs aux choses sensibles qui leur servent quelquefois d’occasion. Ce sont les mystères de l’âme, ils se passent dans un sanctuaire où l’œil humain ne pénètre pas, et la parole humaine ne peut pas les raconter. La joie est le transport idéal dont a parlé le prophète quand il a dit : Exaltationes Domini in gutture eorum, et la souffrance a arraché à la grande Victime ce cri suprême : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ?