Or, voici un fait que je crois incontestable : Ceux-la seuls connaissent la joie, qui ont traversé la souffrance ; la souffrance c’est l’opposition sentie, la joie c’est l’harmonie pressentie. Enfin les saints déclarent (et si leur témoignage nous étonne, qu’importe ?), les saints déclarent qu’ils trouvent la joie dans la souffrance. Cette opposition, si insoluble en apparence, est levée au fond des âmes : elle est levée par la croix, en faveur de ceux qui sont entrés déjà dans le domaine de l’harmonie.

Et ce mot terrible, Croix, y avez-vous réfléchi ? La contrariété n’est-elle pas l’épreuve ? Si les églises de pierre ont, depuis dix-huit siècles, la forme visible de la croix, les âmes humaines, que saint Augustin appelle des temples, n’ont-elles pas la forme idéale de la croix ?

Saint Paul déclare qu’il accomplit ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ. Il leur manque donc quelque chose ? Nous entendons dire tous les jours que Jésus-Christ est la tête, et que l’église est le corps ; mais nous y pensons peu. Nous sommes pourtant en vérité les membres d’un même corps. Cela est ainsi : ce n’est pas, comme vous le croyez peut-être, une phrase, c’est une réalité. Nul homme ne fait mal à un autre homme, sans se faire mal à lui-même. Si la solidarité nous disait quelques-uns de ses secrets, nous tomberions la face contre terre. Nous nous voyons quelquefois agir sur un homme. Mais nous agissons continuellement sur tous les hommes, sans y penser. Nous apercevons quelquefois une des conséquences de l’une de nos actions. Mais cette conséquence, pour être la seule visible, est-elle la seule réelle ? Pensons-nous à ce rayonnement universel de nous-mêmes, de notre âme, de notre corps, de notre action, de nos paroles ? L’univers est une immense plaque photographique, et tout exerce sur tout un reflet mystérieux.

Dans l’ordre physique, nous ne saisissons notre rayonnement que dans le point précis où une plaque préparée le fixe sensiblement. Il est partout cependant, moins visible mais aussi vrai.

Chacun de nous remplit l’univers de son image, et si nous ne nous voyons pas partout, c’est que la chimie ne dresse pas partout d’appareil photographique : l’image est toujours là, c’est la plaque seule qui manque. L’acide pyrogallique révèle le rayonnement ; mais il existe sur la plaque avant lui : il le constate, il ne le crée pas. Dans l’ordre moral, nous ne croyons aux rayons qui partent de nous que là où nous les voyons s’arrêter et agir sensiblement. Nous ne pensons pas que nos âmes, victorieuses des lieux et des siècles, apportent un peu de vie ou un peu de mort à l’autre extrémité du temps et de l’espace, et que des âmes innombrables, qui n’ont avec nous aucun commerce sensible, profiteront de nos victoires ou souffriront de nos défaites.

Les effets de l’électricité, les réservoirs, les décharges, les chocs, les chocs en retour, toutes ces choses qui, soupçonnées plutôt que connues, nous remplissent déjà d’une admiration mystérieuse et terrifiée, ne reproduisent-elles pas ces courants d’une espèce à part, ces courants absolument immatériels qui remplissent le monde ? Ne symbolisent-elles pas ces combats de la lumière qui, incessamment reçue, repoussée, envoyée, renvoyée, cherchée, évitée, reflétée, opère dans le monde des esprits et marche où il lui plaît, suivant les angles qu’elle choisit ? Le télégraphe électrique, pour ne citer que lui, eût paru il y a quelques années l’impossible : ne semble-t-il pas symboliser et indiquer sensiblement certaines choses qui paraissent encore aujourd’hui aux esprits arriérés l’impossible ? Le progrès, dans toutes les directions, consiste à reculer les limites de l’impossible, et pour reculer les limites de l’impossible, la disposition la plus favorable, c’est la croyance au mystère.

L’unité radicale du corps du Christ est une chose profondément ignorée. Elle remplit l’Écriture et nous ne l’y remarquons pas. Celui qui accomplit tout en toutes choses doit, selon toute apparence humaine, être complet lui-même, puisqu’il est la plénitude ; mais toute vérité est mystérieuse, et toute doctrine qui ne s’appuie pas sur le mystère est par là même condamnée. Aussi l’homme porte-t-il en lui deux dispositions qui semblent contradictoires et qui ne le sont pas : l’amour de l’évidence et l’amour du mystère. Or, Jésus-Christ en qui réside substantiellement la plénitude de Dieu, selon saint Paul, attend lui-même, selon le même saint Paul, sa plénitude de l’humanité. Ne dira-t-il pas, au jour du jugement : J’ai eu faim et vous m’avez nourri. Il a donc faim encore ! Le péché, dit l’Écriture, dissout le Christ. En effet, il arrête la formation de son corps, et voici comment. Le corps de l’Homme-Dieu, mis en terre, comme le grain de froment, doit ressusciter multiple, parce qu’il est mort ; mais les frères du Rédempteur, premier-né entre tant de frères, sont héritiers de la rédemption. Que l’homme donc renonce à son rôle de Rédempteur, qu’il refuse de prendre part à l’œuvre, qui est à la fois Passion et Action, qu’il refuse de subir Dieu pour s’assimiler à lui, cet homme refuse d’entrer dans le corps du Christ ; il s’oppose à sa formation ; il le dissout dans la mesure de son pouvoir.

L’ancien monde, ombre et figure, avait pour but, sous le règne de la loi, de former le corps matériel du Christ ; le nouveau monde, plein de vie et de grâce, a pour fin dernière la mission de former le corps idéal du Christ, qui attend de la liberté humaine son achèvement et l’intégrité de ses membres.

Toutes les créatures appartiennent à l’homme, tendent à l’homme, et l’homme tend à Dieu par Jésus-Christ.

Ainsi, Jésus-Christ, Dieu et homme, est la fin dernière de tout ce qui existe, et l’opération de l’univers apparaît simplifiée ; il s’agit de le faire, de l’accomplir, dans un sens très-réel. Veritatem facientes in charitate, faisant la vérité dans l’amour.