Réaliser l’idée par des signes sensibles, continuer l’œuvre de la Vierge Marie, donner naissance au même Verbe par des paroles qui sont des actes, par des actes qui sont des paroles, lever l’opposition, préparer l’harmonie : telle est la loi chrétienne.

Qu’ils soient consommés en un, comme mon Père et moi nous sommes un ! Quand ce cri sortit de la poitrine de Jésus, un instant après, il allait être livré aux bourreaux ; un instant avant, il venait d’instituer l’Eucharistie.

Il prononce alors le cri suprême de l’harmonie absolue, proclamée au sein de l’opposition absolue. Celui qui allait être trahi par ses amis, crucifié par ses ennemis, abandonné de tous, renié par le chef de son Église, et, dans un certain sens, délaissé par Dieu son Père, celui qui allait perdre la figure d’un homme et prendre celle d’un ver de terre, celui dont les soldats allaient se moquer, proclame, en face de Dieu et de l’humanité, la paix faite. Il proclame son unité avec Dieu le Père, l’unité des hommes entre eux, seconde unité, image de la première. Il est un seul Dieu avec son Père, et, afin de se faire un avec les hommes unis, il vient de fonder l’Eucharistie. Il veut être un avec les hommes de la même unité qu’il possède vis-à-vis de Dieu. Mais comment faire ? Tout Dieu qu’il est, comment fera-t-il ? Je vous le dis : il vient de fonder l’Eucharistie, comme pour répondre à la dernière objection ; ce sera le sang de l’Homme-Dieu qui circulera dans les veines des hommes. Commencez-vous à entrevoir, vous qui parlez d’unité, ce que l’union hypostatique a fait du monde ? Cette harmonie immense, proclamée au sein de l’opposition immense, est la fondation de la religion chrétienne. Aussi le médiateur domine de si haut la situation qu’il proclame déjà son œuvre faite, comme s’il oubliait qu’il lui reste à mourir, Opus consummavi.

Et nunc clarifica me tu, Pater, apud temetipsum claritate quam habui, priusquam mundus esset apud te.

Le condamné à mort, qui voit dressé devant lui le gibet des esclaves, réclame de Dieu le Père la splendeur éternelle qu’il possédait dans son sein avant que le monde fût.

En face de l’opposition immense et de l’immense harmonie, je ne connais de réponse possible que le Credo et l’Amen de l’Église. Je crois à la parole de Dieu fait homme, parole condamnée par les hommes, qui fondera l’unité et le royaume à venir. Je crois à la vertu de son sang ; je crois à la prière exaucée de la vie éternelle qui va à la mort ; je crois à la prière exaucée de la lumière glorieuse qui, près de subir la nuit du jardin des Olives, promet à ses cohéritiers les splendeurs de l’éternelle union et de la vision béatifique. Omnia in ipso constant.

CHAPITRE VIII.
LA CROIX.

Ai-je tout dit ? Non. Saint Paul n’a pas cru avoir tout dit au moment où il venait de faire sa profession de foi et sa profession de science, déclarant qu’il ne voulait savoir que Jésus-Christ. Jésus-Christ, principe et fin dernière des choses, ne lui suffit pas. Le Thabor ne lui suffit pas. Il demande une autre montagne. Il ajoute au nom de Jésus-Christ un autre mot ; il veut savoir Jésus-Christ crucifié.

Jetons un coup d’œil sur le monde idéal. Il est, depuis 1800 ans, informé, dominé par un signe étrange qui s’appelle le signe de la croix. Jetons un coup d’œil sur la terre habitée, sur la planète. Le temps et l’espace sont divisés en deux parties. Dans l’une la croix est présente ; dans l’autre, elle est absente.

Le signe de la croix est la distinction entre le ciel et l’enfer. Il est le premier effort de la main de l’enfant, le dernier effort de la main du vieillard, et partout où cela n’est pas ainsi, le ciel n’est pas. Bientôt après, en vertu de cette habitude humaine que j’ai déjà constatée, la terre cède la place à l’enfer, et la civilisation meurt devant la barbarie. Les contrées où la croix ne domine pas les paysages, où nul clocher n’apparaît au voyageur sur la montagne, sont habités par des hommes qui généralement se mangent entre eux.