Vingt fois je me préparais à en sortir, vingt fois, d’un dernier regard, d’une petite bouche qui s’ouvrait pour moi, il me clouait à ma place—et je faisais une course pressée. Et la mère ne me remerciait que de ses yeux et de son sourire aussi, humble, reconnaissante et frémissante à la pensée que j’allais lui offrir une aumône. C’est toi, femme inconnue, qui me fit ce jour-là l’aumône de ton affection fugitive et c’est peut-être de ce regard fixe d’enfant que tu te crées, petit enfant, en ce corps que j’étreins, de mes bras qui s’élargissent comme s’ils étreignaient le monde, qui ne veulent pas serrer trop pour ne pas te faire mal à toi,—qui n’es pas—et qui seras, petit enfant.
Et une molle félicité m’étreint, moi aussi, pas trop étroitement, une félicité humaine et mystique, la caresse des siècles, la caresse de l’heure et toutes les voluptés d’âme que mon inquiétude m’a refusées ces jours-ci.
Ta présence, chérie, ta présence habillée, c’est une saveur sexuelle et une saveur d’étoile, c’est la volupté et c’est la félicité, c’est chaste et fécond, c’est violent et c’est doux comme un sommeil d’aïeule.
J’ai le cœur débordant de respect et d’amour. Tout m’est rendu, de mes orgueils, de ma tendresse—et j’ai plus. Ce mystère qui va grandir, ce chuchotement d’émoi, cette crispation de cœur sur un souffle qui insensiblement s’affermit et s’affirme, cette écoute de vie, ce frisson, cette angoisse qui dure des mois, il me semble que j’ai tout cela, que je jouis de tout cela en cet instant, que l’effroi latent de la gestation et la torpeur douloureuse et la gloire saignante de la création, j’ai tout cela, à la fois, et c’est une caresse de bras, une caresse de lèvres, une caresse d’entrailles et d’âme.
Ne t’en va pas encore, chérie: nous ne retrouverons jamais cette heure de trouble et de révélation.
Nous ne serons jamais aussi âprement heureux; il me semble qu’on nous a déchirés, qu’on nous a écorchés vifs et qu’on nous a habillés de notre chair de bonheur, de notre amour intime, dans ce soir si discret et si gonflé d’avenir, sous cette lampe pâle qui s’épure et qui s’enfièvre, devant ce lit qui ne s’est pas ouvert. En ce soir vierge, nous veillons au bord du futur, les yeux dans les yeux et plongeant plus avant, les mains emplies de nos mains. L’émotion qui nous étreint et qui nous baigne, émotion secrète et haute, est toute de noblesse et de grandeur, et nous nous aimons tant, en elle!
Ne t’en va pas, chérie: nous ne pourrons jamais épuiser notre émotion: dormons en elle et faisons glisser en elle la longue nuit.
Ton mari (puisqu’il faut toujours songer à lui), ton mari est en voyage.
Mais tu dois partir cependant, pour tes voisins, pour la rue, pour le monde, pour tout ce qui n’est pas notre secret.