Voici que je rencontre mon ami Cahier, celui qui servit de décor à mon trouble d’amour. Je me précipite vers lui, je précipite vers lui l’aveu de ma souffrance... Il ne me connaît plus, ne se retourne pas, presse le pas.

Ah çà! il est donc marié, lui aussi! Et la trame des lettres anonymes s’est épaissie, élargie et rétrécie! C’est le vide autour de moi. Et ce pauvre Cahier, de fantaisie et toute fantaisie, l’Anthelme Cahier du Phantasme quotidien a cru, a douté.

Il est marié! Je revois sa pauvre femme blonde comme je l’ai vue, en passant, si frêle, si souriante, exquise de la gentille indifférence empressée qu’elle témoignait aux gens, honnête en souriant comme elle souriait en offrant une tasse de thé. J’ai eu avec elle des causeries fraternelles et des demi-confidences—et me voici criminel de désirs et de tentatives!

Ah! Yseult, ah! Tristan, je dois encore vous admirer. Vous avez été, hautains esthètes, les plus habiles vaudevillistes, vous m’avez déguisé en Don Juan de boulevard et de ruelles, et je suis vulgaire de par vous comme, de par vous, je suis beau, gratuitement.

Vous auriez dû avoir pitié et avoir honte; ç’a été une conquête d’âme, ç’a été mystérieux, ç’a été une conquête et une étreinte d’outre-terre où il y avait tout, sauf de la vulgarité. Vous y avez mis de la vulgarité et du mensonge, en vous y mettant.

Et, maintenant, ce n’est plus rien qu’une pénible impossibilité pour moi de penser, de pleurer, de me souvenir, que des rues sans amour à traverser, à retraverser—et qu’un vide immense, qui se renouvellera, éternel.

Et je ne puis plus trouver pour t’aimer, chérie, pour t’aimer malgré toi et malgré moi, que de petits cris, de petits cris de hyène, de petits cris de petit enfant. J’ai désappris l’humanité, j’ai désappris l’amour, j’ai désappris les larmes: je ne me souviens plus; tu ne m’es plus même une image, une image aux sourcils froncés et qui étouffe la mémoire en sa colère, tu ne m’es plus que de petits cris, de petits cris qui soulagent un instant et qui éloignent.

Car je n’ai pas la force de te repêcher en mon océan d’horreur, de te débarrasser de ton voile de méchanceté, de la cruauté de tes mots. Je suis seul, hideusement.

Le jour baisse dans le boyau des petites rues où je me suis enfui, où je me cache, où je cherche un néant plus absolu, un étau de néant qui abolisse même l’envie de crier. Le soir est tombé comme un linceul noir et je ne puis m’arrêter dans mon désir de lasser mon désespoir, de lasser mon deuil, de le fatiguer sous moi, de le tuer sous moi, et, en mon ivresse de douleur, en mon ivresse de fatigue, sous la nuit éparse qui se dégonfle et qui emplit les rues, je me crois en une enfilade de couloirs obscurs, en un souterrain infini, en un enfer où il n’y a pas même la lueur des flammes, la distraction des démons et des tortures, en une cave étroite où ne filtre qu’un rais de lumière—et ce sont tes yeux lointains, et c’est ta voix lointaine, petit enfant qui es sorti des temps et des temps tellement avant terme pour me consoler de tout, et même de t’avoir fait!