Causerie qui embrasse la terre—puisqu’il n’embrasse plus sa femme,—qui étreint les peuples, les rêves, la science, qui empoigne à bras-le-corps la société, les tyrans, les lois,—puisqu’il ne s’est pas battu avec Aupayr.

Et, de toute la fureur qu’il n’a pas mise en son infortune, de la fureur avec laquelle il fuit son infortune, il se précipite dans des paradoxes, dans de l’éloquence et m’entraîne à sa suite: hélas! il ne m’entraîne pas: je reste, moi, au bord de mon malheur, et ce n’est pas ma faute si je n’y rentre pas—jusqu’au cœur, jusqu’aux lèvres, jusqu’aux yeux.

Ma fièvre n’a rien de général et si je pleure toute la souffrance humaine, c’est que je l’ai posée, toute, en ma souffrance—dans un coin.

Et Bastil est trop vertigineux pour moi: je m’en dépêtre, malgré ses invitations, malgré sa sympathie qu’il enroule autour moi, en phrases éperdues.

Quelqu’un s’en va, me suit: c’est ce bon Marbon. «Rigolo, hein? exulte-t-il. Ça ne l’a pas vieilli. Ça lui réussit...»

Mais il s’arrête en son discours: il vient d’apercevoir Tortoze qui approche.

Marbon se fige de joie, d’anxiété voluptueuse: que va-t-il se passer?

Tortoze ne se l’est même pas demandé: il n’a pas vieilli, lui non plus: il est comme pétrifié, cuit en dedans, tout en un effort pour n’avoir pas l’air, comme Bastil.

Il a dû, avant de sortir, laisser à Claire assez d’outrages, de haine, de menaces, de reproches et—ce qui est pire—de plaintes et de larmes pour qu’elle puisse attendre son retour sur une réserve effroyable de remords, de plaintes, de honte et de larmes, pour qu’elle puisse se crier à soi-même après le lui avoir crié à lui qu’elle l’aime encore, qu’elle n’aime que lui, qu’elle veut son pardon, qu’elle veut son amour; elle lui a tendu ses lèvres, son ventre fragile, ses bras, ses cheveux, elle a tordu autour de lui comme des chaînes qui glissent sur la peau, ses protestations, ses gémissements, ses hurlements d’innocence et elle proteste pour soi, elle hurle pour soi, elle est innocente, de son amnésie, de sa volonté, de son manque de volonté, de son néant dolent et de son humilité.