—Et vous, vous n’êtes pas fâché?

Marbon s’indigne: il y a trois jours, ils étaient ensemble à Vichy, il l’a ramené lui-même et l’a laissé à sa porte!

—Alors c’est moi, accepté-je négligemment. Ça m’ennuie parce que j’aime beaucoup Tortoze. Mais il est si capricieux!

Marbon s’indigne encore, il n’est personne d’aussi peu capricieux, d’aussi sûr dans ses amitiés que Tortoze. Il se fâche rarement. Il faut qu’il y ait quelque chose.

—C’est qu’il y a quelque chose.

Marbon est un homme du monde: il n’insiste pas: il a assez remué le poignard dans la plaie. Il s’achemine vers les sujets classés de conversation et me déplie, comme des cinématographes successifs et troubles, les potins d’ici, de là, qu’il contera ce soir à toute personne, en y ajoutant, comme une couronne fermée, mon scandale à moi et des détails de bon goût.

Puis, sournoisement, il me décoche un mot, un mot que Claire a «fait» il y a dix-huit jours, qui a couru tout Paris depuis, que j’ai retrouvé quand je ne la trouvais pas, qui m’a déplu parce que c’était un mot, un mot d’homme d’esprit professionnel, un mot de philosophe et presque un mot de fille—et un mot qui, à cette heure de douleur, me soufflette de sa joie, survit à la liberté d’esprit, à l’esprit de Claire et nous survit.

Cette fois Marbon a visé juste.

D’une voix brève et saccadée, d’une voix de juge, je lui ai demandé: «Vous savez de qui est ce mot?»

Il ne s’agit plus de faire le malin. Marbon a brisé ma vie, en collaboration, a donné le coup de pied de l’âne, le coup de revolver qui achève le condamné et j’ai tout subi et je l’ai subi, il m’a parlé de Tortoze et j’ai subi cela! Mais que sa bouche épaisse s’entr’ouvre pour proférer le nom de Claire—et je le tue comme un chien.