Tu ne te lèves pas, mais tu lèves un peu vers moi ta face molle et tirée, noyée, ravinée, ta bouche enfoncée, ta lèvre qui tremble, tu te laisses contempler un instant en ton navrement, en ton horreur, puis, de ton bras qui rame, tu indiques le lit, le lit au pied duquel tu t’évanouis longuement et tu fais hésiter vers moi deux syllabes lentes et espacées:
—Là... là...
Ah! j’ai mal et j’ai plus mal.
Je ne me suis pas obstiné en mon discours. Et toute la folie de mon amour, tout mon orgueil, tout mon cœur m’ont abandonné devant toi, je ne me suis plus souvenu de moi, du tout, et je n’ai plus vu que toi et comment tu es ici.
Ces gens qui t’ont félicité, qui ont parlé et souri sur toi, qui t’ont attaché la gloire à la boutonnière et au dos, qui t’ont loué dans ta vie et dans ton être, ces gens t’ont fait plonger plus atrocement en toi, en ta solitude, en ta déchéance, en ton malheur. Te voici, chancelant après les derniers compliments et les dernières étreintes, ne sachant où aller, fuyant même le lupanar obligatoire et officiel et te fuyant toi-même. Te voici mordu de la pire humiliation et voulant y courir, pour mieux oublier la brûlure de ta gloire et l’ironie de ton apothéose, te voici, te ruant, contre la raison, contre la loi, à travers les pièges des policiers et de la propriété privée, en ce domicile que tu ne connaissais pas.
Tu ne l’éventres pas de ta folie. Tu refermes la porte, ou presque, et, tranquillement, tu te déchires, de haut en bas et tu pleures, tu pleures.
Il y a des heures et des temps que tu es là; ton frac froissé, poissé de larmes, te donne un faux air de domestique, en cet après-midi. Et tu es un esclave en effet, l’esclave, le servant de ta douleur, de ma douleur aussi et de la douleur totale, de la grande douleur du monde.
Ah! ta pauvre face, Tortoze!