Tu n’inventes plus et tes idées se brouillent et ton cerveau se perd à vouloir imaginer, dans un passé si proche, ton malheur.
Tu ne peux imaginer notre étreinte puisque c’est le délice et la beauté et que tu ne cherches que de la honte. Et je me sens une effroyable fraternité pour toi. Je me suis perdu en route, je me suis chassé à cause de mon orgueil et je ne vois que de l’horreur, où nous sommes côte à côte. Je veux te consoler.
—Je vous affirme...
Mais j’ai tort de faire effort, de vouloir affermir ma voix. Tu arrêtes mes dénégations, mes protestations et—qui sait?—mes excuses.
Plus affaissé, plus douloureux, plus tragique que jamais, si pathétiquement petit, tu rames de ton bras vers le lit, tu t’y agriffes, tu y cherches vainement des preuves et des meurtrissures, et tu hoquètes:
«Là... là...»
Ah! pauvre homme! j’ai évoqué parfois ton foyer, ton ménage, cimenté de mes larmes, de mon sang, de tout moi et j’ai évoqué votre couple... Ah! Tortoze! et tu souffrais aussi et tu souffres.
J’évoque maintenant une table que je connais, et où s’attablent des gens. Ce sont des maris qui ont perdu leurs femmes. Ces femmes n’ont pas été perdues pour tout le monde. Ils stagnent au bord de la quarantaine comme des crapauds au bord d’un marais avant d’y plonger, de s’y envaser et d’y disparaître. Des demoiselles viennent leur tenir compagnie, manger avec eux, les embrasser de temps en temps, en y mettant les dents. Et c’est le pire néant, la parodie de la volupté et la parodie même de la noce.
Tortoze, Tortoze, je ne veux pas que tu t’approches de cette table-là. Tu me touches tellement que, vraiment, je te donnerais ta femme si tu ne me l’avais prise. Tu me l’as reprise toute. Il en reste ici, n’est-ce pas, et tu t’en rends compte, obscurément, profondément, sans pouvoir détailler, sans pouvoir préciser en ton intelligence précise d’ingénieur.
Tu ne peux être malheureux d’une façon précise. Mais tu es si malheureux!