Qu’aurais-tu fait de ces femmes qui, au lieu d’aller au Bois et au cabaret, s’amusèrent à fouler aux pieds des fleurs de tombes? Qu’as-tu à faire dans les cimetières?

Tu passas ton après-midi en cette chambre sombre, en ce tombeau à peine frémissant, à peine chantant où nous nous sommes tus, tous les deux. Tu étendis sur notre couche, pour nous réchauffer, tes deux grandes ailes noires et tu berças nos spasmes des souvenirs de tous les amants que tu réunis chez toi, pour toujours, tu aiguisas nos spasmes des plaintes d’amour que tu calmas et tu magnifias notre spasme de ton immensité.

Et tu avais la Fatalité avec toi qui es ta sœur vieillie et la Beauté qui est ton ombre.

Accompagne-moi un peu à travers la foule, Mort: les rues sont trop larges pour moi. Je ne suis pas triste: je suis tout désir de larmes.

Je n’aurais pas le courage de cueillir une fleur et je respecte toute vie, la plus humble, la plus irréelle: je vois partout de la vie—et la Vie.

C’est que, Mort, tu es une bonne compagne. Viens, tu verras de pauvres gens qui vont à pied et d’autres qui prennent des omnibus. Ça t’ennuie? Tu n’aimes pas voir les pauvres gens parce que tu les enlèves et que tu les laisses vivre à tort et à travers, parce que tu te laisses appeler sans accourir, parce que tu te laisses chasser sans entendre!

Eh bien! ne regarde que moi: je ne te déteste pas. J’aurais envie de faire un calembour sans grossièreté, d’unir les mots amour et mort, mais tant d’autres l’ont fait avant moi!

Je te parlerais bien des morts mais ils sont trop, et ils sont si peu de chose sous toi! J’ai lu quelque part cette phrase: Optimi consultores mortui, qui se grava comme une épitaphe dans le marbre de mon âme. «Les meilleurs conseillers sont les morts.» J’ai choisi mes amis parmi les morts, je les ai interrogés et je me suis lamenté vers eux.

Et toi, Mort, tu es tous les morts, tu es mon amie et ma seule amie.