Homme qui, en face de moi, bois quelque chose de brun et de rouge, tu ne me crains pas et tu n’as pas à me craindre. Ce n’est pas le temps de prononcer des discours et de te louer: je voudrais te dire que tu es mon frère, mon frère douloureux, que je t’aime et que je sens tous les dévouements, toutes les complicités me monter aux lèvres, me monter aux yeux—en larmes. Je suis uni à toi par des liens étroits et secrets, par des liens de simplicité et de candeur.
Et il n’y a rien de bas, rien de plaisant en mon affection.
Ce n’est pas moi qui ai surgi sur ta route, c’est toi qui m’as rencontré sur ma route à moi, et qui m’as fait dévier de mon chemin. Et ne fallait-il pas te rencontrer? N’est-ce pas ma route? C’est par toi que j’ai connu la femme de ma vie et de mon éternité: je ne l’ai pas prise, je ne te l’ai pas enlevée: c’est toi qui devais la mener à moi—et tu l’as menée.
Ah! oui! cela serait misérable, à le juger comme jugent les hommes, comme juge ce néant grelottant et gouailleur que la lâcheté des siècles a fait de l’humanité: mais, n’est-ce pas? nous ne jugeons les choses qu’en fonction de notre dédain et de notre haute tristesse?
Cela est, cela devait être: je ne me repens pas.
Et je ne te hais pas—pour les raisons humaines que tu aurais de me haïr.
Je ne te hais pas, je ne m’humilie pas. Je devrais t’envier, je devrais être jaloux de toi, qui as été le premier amant de cette femme, je devrais être jaloux de tes baisers anciens, de tes baisers de tout à l’heure—et de demain.
Mais je suis un être d’orgueil: est-ce que ça compte?
Toi, tes amis, tes ennemis, que sais-je? des hommes et des hommes pourraient avoir possédé mon adorée: elle serait vierge cependant jusqu’à mon baiser, jusqu’à ma caresse, vierge de ma virginité, de ma jalousie, de ma superbe. Est-ce que tu as pu l’aimer aussi profondément, aussi sauvagement, aussi suavement que moi?