A toi.
Ah! certes! sauter de mon amour en toi, c’est une rude étape! me jeter de l’histoire de mon amour en ton histoire—c’est une chute; et ton histoire, c’est tout de même l’histoire de mon amour: mais est-ce que tout n’est pas mon amour, est-ce que tout n’est pas l’histoire de mon amour?—et je te cueille là-dedans parce que je veux bien me baisser, parce que je veux bien regarder à terre—pour alanguir peut-être ma promenade et mon essor et pour être plus nonchalamment sublime.
Tu es ingénieur civil et tu n’es pas maladroit en ta partie: tu t’es signalé par des inventions, tu as su les mettre en valeur, tu t’es accommodé d’une notoriété flatteuse et tu es chevalier de la Légion d’honneur.
C’est même au banquet qu’on t’offrit pour fêter ta gloire nouvelle... oui, c’est à ce banquet que tu m’as présenté à ta femme—ah! ta, TA, TA femme—mais je n’y fis pas attention, c’était ta femme: tu étais mon ami.
Je saluai—sans plus.
Et je la revis depuis—avec toi, sans la regarder. Tu avais été cordial et bon envers moi, tu m’avais loué, encouragé, réconforté. Et tu m’amusais, en outre, de ta jovialité inlassable. On te rencontrait—comme je t’ai rencontré sur le boulevard, tout à l’heure,—tu vaguais sans escorte et tu étais le compagnon rêvé—dont on ne rêve pas la nuit,—l’ami, le camarade.
Il me fallut Monte-Carlo, il me fallut la mer et le crépuscule, il me fallut tout le silence et toute la pureté de ce soir bleu pour entendre chanter mon cœur, pour entendre chanter la destinée, pour me connaître, pour la connaître, pour savoir.
Et depuis, je butai contre toi en ma route: tu fus là des jours, des jours, tous les jours pour troubler mon inquiétude, pour exaspérer mon espoir, pour tacher la candeur de mon extase; tu fus là—pour être là.
Et tu es là, aujourd’hui encore, aujourd’hui. Et c’est toujours ta monotonie, c’est ton humilité, c’est ta facilité envers les hommes et les choses.
Sois plus fier, sois fier,—mais je ne puis t’ordonner d’être fier, je ne puis t’ordonner d’être beau—et je ne puis t’ordonner de ne pas être. Et je suis contraint malgré toi et malgré ta présence, de revenir à mon délice.