Je m’y ensevelis.
Ah! tu peux parler—et tu parles—tu peux critiquer les passants, le gouvernement et l’industrie métallurgique, tu peux même comparer les diverses séductions des femmes qui passent: je ne t’écoute pas: je suis très loin, très loin—chez toi—je cause avec cette pauvre femme que tu oublies et nous causons tendrement—de toi.
Elle me dit:
—Il n’est pas méchant. On ne peut pas juger quand on le voit comme ça, dehors. Il ne faut pas le juger sur ce qu’il paraît, sur ce qu’il veut paraître. Il poitrine, plastronne, papillonne, brille. Il s’use à des paradoxes, à des à peu près—et si tu savais comme il est simple. Il est gentil, s’étonne de tout, se prête à tout et se donne. Je l’aime.
Et je gémis.
—Et moi? et moi?
—Il avait autour de moi des délicatesses de petit enfant. Il ne disait rien et je sentais qu’il regrettait d’avoir trop vécu déjà et de ne pas pouvoir m’offrir ses premiers mots, ses premiers soupirs, de ne pas avoir appris à lire dans le livre que je tenais, de ne pas avoir appris à lire dans ma main et à regarder dans mes yeux, de ne pas avoir, inventeur malheureux, inventé les jouets de mes premiers jeux. Il me craignait de tous ses nerfs, de sa maigreur, de sa violence passagère. Et il avait de longues rêveries. Il ne songeait pas à moi. Il ne songeait à rien. Il se taisait auprès de moi, comme l’unique agneau d’une bergère pensive, comme le vieux loup qui s’est laissé prendre, qui s’est laissé domestiquer et qui ne veux plus rien savoir de son passé, de son âge et de sa force. Il se faisait lentement, auprès de moi, une âme neuve. Il me la demanda sans me la demander, et, de ses sourires sans paroles, de mes sourires de patience et d’indulgence, de ma pitié et de mon émotion, il se refit une jeunesse absolue, une jeunesse sans bruit et sans tumulte, une jeunesse profonde et blonde. Il était attentif, soucieux, délicat. A moi, jeune fille, à moi, enfant un peu cloîtrée, à moi qui avais piétiné un peu devant la porte de la vie et la poterne du bonheur, il apportait la vie, le bonheur et la liberté—et il me les apportait en homme de peine, comme un homme de peine qui pose ça là, à la porte, qui s’assied gauchement et qui tourne ses mains nostalgiques, qui veulent porter quelque chose, parce qu’elles ont porté quelque chose, qui cherchent un autre fardeau, un autre cadeau. Ses yeux, ses mains, son cœur aussi, bougeaient, furetaient, fuyaient, fouillaient la chambre, trouaient les murs, défonçaient les palais et les cieux, réclamaient le colis d’idéal, le ballot de richesse, la tonne de baisers qui étaient quelque part, bien sûr. Il aurait voulu me conter des contes de fées,—mais il n’en savait pas. Et il ne savait pas les paroles qu’il faut dire aux jeunes filles, les paroles pour fiancées. Il avait la pudeur de ne pas parler comme au bureau, comme au café, de délaisser l’argot de science, l’argot de l’École centrale, l’argot des salons officiels. Et une autre pudeur l’envahissait: les discours d’amours, le baragouin de passion, les chatteries éloquentes et empressées auraient tremblé à ses lèvres parce qu’il les avait dédiées à des maîtresses anciennes: il me les épargnait, il m’en frustrait et, comme il manque un peu d’imagination, il me cajolait de petits rires inédits et de silences qui n’avaient pas servi encore. Souvent il avait les yeux vagues et c’est que sa pensée me promenait en des villes qui l’avaient charmé et en des villes aussi qui lui avaient déplu, mais où il situait du plaisir, avec moi. Il regardait très loin, en dedans, en arrière, et c’était pour rappeler ses vieilles années, ses années gâchées, et pour me les offrir et pour reprendre au passé de vieux madrigaux, de vieux projets ingénieux, de vieilles belles idées, du sublime et du génie pour me les offrir, bien modestes, bien cachés, sous des fleurs. Et jamais en ses yeux ne passa un noir éclair de volupté et de convoitise...
—C’est tout?
—Ce n’est pas tout. Des nuances et des nuances sont là qui, de leur ténuité et de leur chaleur, me harcèlent et me piquent, qui me torturent de leur délicatesse. Il m’aimait, vraiment, même quand je le taquinais et m’était paternel et fraternel. Il m’était filial aussi, me demandait de l’humilité, de la distinction et la manière de sourire joliment. Et il s’obstina longtemps en son amour...