—Et maintenant, maintenant?
—Je l’aime davantage parce que je t’aime. La férocité et l’esprit que j’ai découverts en toi, la splendeur dans la tendresse, la puérilité triomphante dans l’étreinte, l’innocence câline et cette majesté inconnue, cette toute-puissance secrète, la terreur dont tu m’as enveloppée, la lueur changeante de tes yeux, l’éclat de ta fièvre, tout me force à l’aimer pour son infériorité, pour sa faiblesse, pour sa lassitude, pour son indifférence, pour sa pauvreté. A savoir que tu m’aimes tant, je l’aime, lui qui ne m’aime plus, qui m’aime moins! Tu m’as dit que tu avais une telle joie, de telles joies à m’aimer, que je le plains, lui qui n’a plus ces joies et qui, s’il les a eues, ne les a pas eues comme toi. Je t’ai aimé d’abord comme un enfant et c’est lui qui est, dès aujourd’hui, mon enfant, mon enfant vieilli, un peu ridé. Il manque de magnificence; ah! qu’il m’est cher!
—Et moi aussi, chérie, je manque de magnificence et je suis triste, triste...
—Il n’est pas triste: il n’a pas la profondeur de la tristesse et ses richesses et ses grottes d’intimité. Il est gai comme tout le monde, misérablement. Je l’aime.
—C’est du remords, c’est un remords, chérie. Tu te repens.
—Je ne me repens pas.
—Ah! repens-toi, si tu veux, chérie. C’est une amertume qui, du fond de notre volupté et de notre amour, apportera à notre amour, à notre volupté une odeur intense et aiguë, une saveur hachée et tout ce charme, toutes ces langueurs, toute cette hâte qu’on nomme l’inquiétude. Notre amour est semblable à la mer qui l’a vu naître, qui l’a fait naître: est-ce que la mer est pure? Les algues pointues et méchantes, les algues pointues comme le soupçon, s’étendent bas, très bas et coupent les remous de leur hypocrisie penchée. Et toutes choses y roulent, s’y amassent, s’éternisent entre des limons et des courants. Et cependant combien la nappe de la mer est large, harmonieuse, combien sa courbe est parfaite et comme les vagues sont belles, simplement, comme son écume même est blanche, plus blanche que la candeur et que les âmes blanches. C’est sur un fond de trouble qu’on bâtit les passions les plus éternelles, les sentiments qui survivent à l’éternité. Trouble-toi, trouble-toi, chérie, épuise-toi en des repentirs, en des souvenirs: notre amour en sera plus frais, plus tranquille, malgré tout, et plus enfantin.
—Je me souviens sans arrière-pensée, je me souviens, pour me souvenir, sans plus. Et je l’aime et le plains.
—Aime-moi, moi aussi et plains-moi. Tu m’as vu amoureux, tu m’as vu malheureux.