—Je t’ai moins vu que lui. Je ne t’ai pas vu souvent, je ne t’ai pas vu longtemps. Il y a une fatalité, une prédestination qui nous ont poussés l’un vers l’autre: il n’y eut pas de fatalité entre lui et moi, tout fut humain, presque petit, tout se tissa de pitié: ce fut un étroit et gris couloir d’émoi.
—Ah! chérie, comme tu es cruelle. Je veux échapper à cet homme qui est en face de moi et tu me le renvoies et tu le jettes sur moi—en beauté, il me cerne de toutes ses vertus et de toutes les larmes que tu vas verser sur lui—car comme tu vas pleurer, chérie!
—Je pleure, mon ami, je pleure mais ce sont des pleurs sans méchanceté et je pleure sur toi, sur lui, sans savoir pourquoi.
—Ah! pleure sur moi, chérie, pleure beaucoup. Tu m’admires: tu as tort. Je suis un pauvre petit garçon et j’ai vieilli sans le vouloir et j’ai conservé tous mes défauts, toutes mes impatiences, toutes mes débilités et toutes mes susceptibilités et toutes mes timidités. Pleure: j’ai de très vieux parents quelque part, qui pensent à moi et qui pensent à la mort et qui sont seuls dans de pauvres murs, dans de pauvres meubles, qui ont reçu les années, à bout portant et à l’ancienneté, sur leurs têtes, sur leurs jambes, sur leurs bras—et à qui il n’a pas été fait grâce d’une infortune, d’une maladie et qui les ont eues l’une après l’autre, en cadence, à la suite... Pleure: j’ai un passé terne qui se double de cauchemars et quand je me le rappelle, je ne me le rappelle pas bien et je ne sais pas si je passe des calamités, des monotonies—ou si j’en ajoute. Pleure: j’ai des doutes. Pleure: j’ai un avenir qui hésite, qui se sauve, qui se fait tirer à moi, qui résiste—et je n’ai pas le courage de le tirer.
—N’insiste pas: ne me demande pas de trop pleurer sur toi, je ne puis pas. Tu m’as, moi, tu m’as toute.
—Toute?
—Oui, toute.
—Et ton mari, tes regrets, tes remembrances?
—Ah! ne me demande pas d’explications. Ce sont des sensations, des nuances.