C’est la chambre où, comme au haut des tours pour fillettes frêles, on monte pour voir venir, pour interroger les astres et pour s’interroger mieux, en liberté. C’est une chambre où j’ai eu faim, où j’ai douté, où j’ai pleuré, où j’ai été plus seul que partout et que nulle part, où je me suis senti—des soirs—vraiment dieu et, d’autres soirs vraiment néant, où j’ai eu des regrets, des espérances et des remords et ces remords, ces regrets, ces espérances, cette humanité, cette divinité, cette humilité, ces larmes, ces doutes, ces faims, cette misère éparse et ces désirs demeurent, s’obstinent, s’éternisent dans un pli de livre, dans un tournant de mur, dans un retroussis du tapis sordide, et dans les papiers et les hardes qui s’amoncellent, et se confondent.

Rien n’est plus résolument triste, rien n’est plus parlant et plus silencieux qu’une chambre d’hôtel, rien n’est plus accommodant à votre âme—quand vous avez une âme.

Ma chambre est une cellule de couvent, altière et nue, et c’est depuis quatre ans le désert même.

J’y ai reçu des lettres et de mauvaises nouvelles sans un mot, sans une plainte et je n’ai pas bronché, pas rougi, pas rugi. Elle a gardé sa majesté et son énigme; elle a été le nid et le refuge, le reposoir et la caverne.

Elle m’a envoyé et renvoyé ton portrait de ses parois sans miroir, et cette nuit, plus discrète encore que les autres nuits, épaississant son silence, épurant son mystère, elle s’est endormie sur ton souvenir, sur ta présence, sur ton obsession, sur ton immensité.

Et elle m’a endormi, moi aussi: j’avais peur de ne pas dormir et de te chercher, de mes mains de fièvre: j’ai dormi.

J’ai bien dormi, en une extase.

Mais le réveil me rapporte le bourdonnement de mon bonheur et de mon anxiété, le réveil me rapporte mon veuvage.

Et cette chambre est trop vide, trop pleine aussi de toi. Elle est trop accoutumée à mon infortune, à ma faim: c’est une chambre de patience, de résignation, c’est une chambre d’où l’on prend son élan—et il me faut rentrer—de plain-pied—dans la joie.

Je m’y rue. Les rues se filent, se coupent, les rues s’enfantent l’une l’autre, sans fin, qui mènent à ma pauvre chambre du bout du monde d’en face, du bout du monde opposé et c’est un entrelac de boulevards et de carrefours, ce sont des arrêts de voitures, des lenteurs et d’autres lenteurs: tout se met en travers de mon rêve et je monte, je monte—car mon temple est situé en haut d’une montagne, pour que je puisse avoir Paris à mes genoux, quand je serai à genoux.