Ma lassitude est autre et je ne suis qu’élégie et espoir. Les gens sont au bord de cette panacée moutonnante et liquide en quoi ils ont déguisé la mer. Ils y découvrent leur tub un peu moins personnel, un peu plus inconfortable, une piste pour courses sans automobiles, où le sable ne manque pas, mais est trop bas et trop sale,—et une arène pour concours d’anatomies.

On leur a dit qu’il fallait rêver: ils y tâchent, mais ce n’est pas facile. On leur a dit qu’il fallait s’abandonner aux caresses fécondes de la lune; à toutes les chansons que vient importer la marée haute et au soupir mélancolique et profond de la marée qui s’en va lentement et qui revient pour s’en aller, et qui revient et qui s’en va, cependant que les heures tombent, traînent avec l’eau pour aller se blanchir là-bas, là-bas où sont les vagues blanches et les nuages blancs, et pour reparaître (jour nouveau) argentées et lentes et hâtives. C’est difficile de s’abandonner. Et c’est un plaisir rare qu’indiquent tous les tarifs d’hôtel.

Jamais il n’a fait plus chaud.

Jamais il n’a fait plus triste.

Jamais il ne fit plus envie de partir, de fuir des souvenirs et des désirs, de fuir une ombre fraternelle, une ombre ennemie qui se glisse entre les arbres, entre les rues, pour sourire de son horrible sourire chaste, de son sourire câlin, de son horrible sourire fidèle, de cet horrible sourire derrière lequel il n’y a rien, que le vide, l’impossible, de cet horrible sourire qui est tout sourire, tout charme, toute vie, tout au-delà.

Jamais il ne fit tant besoin de posséder à la fois tous les arbres, tous les ciels, toutes les solitudes, les palais historiques et les plus secrètes chaumières, toutes les sources et toutes les mers.

Jamais une telle soif ne me brûla d’immensité et d’intimité, de larges espaces à parcourir et d’une couchette étroite—où rêver de toi. Rien n’est trop loin, rien n’est trop haut; il n’est pas de mer assez trouble, de montagne assez âpre. Et je n’ose m’arracher à Paris.

Je prends les rues au hasard, comme elles se suivent et c’est une ville si imprévue, élégiaque, nostalgique qui, nonchalamment, paresseusement, lève ses voiles et se révèle ville de douceur et de larmes—pour toi.

Pourquoi aller chercher les canaux dorés de Hollande lorsque les quais de la Seine, les quais où l’on ne passe jamais, les quais d’après—Bastille et de la Cité offrent leur lèpre blonde au baiser du soleil mourant, lorsqu’ils s’entr’ouvrent, se fendillent, se découpent et s’éternisent sans autre monotonie que celle de la misère et de la mélancolie?

Autour, ce sont des boutiques de rêve, des devantures de marchands de vin (oui, de marchands de vins!) où s’étalent des pièces d’or et d’argent déjà démonétisées au temps du déluge, des officines de tailleurs où l’on martèle—pour quels cyclopes?—des salopettes de zinc et des tabliers d’acier, ce sont des maisons croulantes qui ne croulent pas, des maisons qui s’avancent, qui s’élargissent de bas en haut, vers le fleuve, pour que les pauvres qui les habitent, puissent s’y précipiter plus facilement et ce sont, à côté, des maisons Henri IV où les fenêtres longues, hautes et profondes comme le jugement dernier se font opaques de leur mystère tricentenaire.