Et voici des jardins publics ignorés, sortis d’on ne sait quels contes de fées—contes de fées où les fées ne sont pas riches—où les enfants errent sans s’amuser et où l’on trouve dans le sable rare des larmes et l’apprentissage en culottes courtes—de l’horreur.

Et voici des églises à la mode de Caen, des casernes archaïques, des idylles en camisole rose et des amas de bric-à-brac où l’on n’ose feuiller de peur d’y rester, comme en certaines fontaines pétrifiantes.

C’est le décor désert et peuplé qui convient à ma songerie, la misère me fait tant te revoir, vague comme tu l’es à mes yeux, femme que je n’embrassai jamais, femme qui te dressas devant moi, un jour où j’étais beau de pensée et où tout était beau autour de moi, femme qui, de la lenteur rythmique et rituelle d’un paysage, de la souple immobilité des montagnes et de la mer, de la magnificence hiératique d’un crépuscule, de la jeunesse, de la naïveté, de la perfection d’un soir, te précipitas en mon cœur, de très haut et du fond des mers et qui te révélas à moi en même temps que la grâce, la beauté et Dieu.

Le paysage est triste et les êtres sont misérables: ces quais, ces squares, tout, jusqu’au crépuscule, est médiocre et désolé.

Et ton souvenir se colle à moi, contre la médiocrité du dehors et tu m’es un bouclier et tu es cette chose de buée, ce nuage qui enveloppa des héros contre les dangers.

Ne me protège pas trop et aimons les pauvres. Je suis pauvre, de ne t’avoir pas, je suis pauvre d’avoir de si pauvres rêves, de si pauvres évocations et de ne pouvoir fixer ton image devant moi, brutale et nette.

Et je suis pauvre de tout, et de moi. Je ne puis m’établir sur ces rives: il faut encore trop d’argent pour vivre avec les pauvres, et j’ai des amis qui viendraient me tirer à eux, me forcer à rire avec eux.

Et, tout de même, d’avoir trouvé en Paris un nostalgique et exotique Paris, je veux de la vraie nostalgie et de l’exotisme d’ailleurs.

Il y a dans une petite ville où il est né, un homme qui m’a invité et qui m’attend. C’est un humoriste. C’est le plus célèbre des fantaisistes; il a sécularisé le bizarre et rendu l’étrangeté quotidienne. De sa table de travail, de sa table de café, du milieu du boulevard il a saisi le cauchemar à bras-le-corps, si j’ose dire, l’a coiffé d’un chapeau comique, l’a déshabillé, l’a dénudé, l’a scruté et examiné, puis l’a vêtu sans hâte d’une casaque mi-partie, de la casaque qu’il voulait, en a fait sa chose et l’a offert ensuite au public sans hauteur, sans roideur, gentiment, comme un apéritif ou un cigare. Il ne s’est pas mis à l’affût des mouflons à cinq pattes ou des sangliers du Thibet. Il a erré, musé parmi les boulevards, s’intéressant à tous les passants et à tous les néants et, tout à coup, de deux doigts, il a saisi, conquis, retenu quelque chose dans l’air—et c’était le rire, et c’était le burlesque, le grotesque, la rapide et immense féerie. Il a derrière lui, comme une escorte, comme un état-major, comme une armée, le rire de tout une ville et de tout un peuple. Il a été l’imagination de la foule, il a été le paradoxe de tous, la folie quotidienne, cette dose de folie, de furie, de mépris des choses, d’indifférence, de stoïcisme, d’héroïsme aussi, d’épopée changeante, de farce multiple qu’il faut chaque jour à un chacun, pour lui permettre d’être ensuite aussi vide, aussi morne, aussi sage, aussi pauvre que la veille.