De mon doigt je me suis assuré que mes yeux étaient grands ouverts—et ils ne voient pas.

Ces mers, ces champs, ces paysages, ces lunes et ces couchers de soleil, ces soleils et ces longs jours se sont précipités sur mes yeux et en s’enfuyant, ont emporté mes yeux larme à larme. Mes pleurs anciens—et j’ai tant pleuré—sont revenus, sont repartis avec mes yeux. Ou plutôt—pourquoi chercher en mon malheur—c’est ta vision, ma bien-aimée, c’est ta fugitive et lente vision qui m’a aveuglé—et c’est de ne t’avoir pas vue que je ne vois plus.

Misérable trompeur de moi-même! Je me cachais mon émotion, je me contais des contes—mon conte—en sérénité, en confiance: je trouvais ça très touchant et très amusant.

Et, sous mon épiderme raidi en sa volonté d’indifférence, tout mon être—secrètement, doucement, pour que je ne m’en aperçusse pas—tout mon être en sanglots, en révoltes, en désespoirs, se gonflait et s’en allait à la dérive du fleuve d’amour, s’en allait comme il était venu—sans baisers.

Et je me croyais calme, résigné!

Je me mourais—sous moi.

Mes yeux ne verront plus: la voiture descend, c’est une rue avec des lumières et des gens me frôlent et me touchent pour passer, pour monter: du noir, du noir, du noir que je ne puis même plus trouer de ta chère silhouette, de tes cheveux,—du noir, un noir total...

Je me rappelle maintenant: c’est le jour des morts; hier ce n’était que le jour de la mort, aujourd’hui ce sont les morts, un par un, ceux qui ont un nom, ceux qui n’en ont pas et je suis leur compagnon, leur prisonnier, un mort qui a des souvenirs, sans images, un souvenir muet, un souvenir à vide, un souvenir si lointain qu’on ne peut le saisir. Et que m’importe de voir puisque je ne t’ai pas vue!

Si, si, il me faut mes yeux pour plus tard, pour te retrouver, pour te revoir!...