—Nous ne les avons pas perdues, mon ami: elles t’ont apporté de la tristesse, de l’horreur, elles t’ont blessé. Et je te retrouve aujourd’hui et j’ai pu venir vers toi et nous nous disons des choses dans les bras l’un de l’autre et j’ai ta chair sous les mains, sous les lèvres, j’ai ton cœur, là, qui s’inquiète, qui tâche à s’inquiéter près de mon cœur, j’ai ton ennui de petit enfant, j’ai ta mauvaise humeur, ta bouderie contre le bonheur: que veux-tu encore?
—Je veux t’aimer.
—Ah! mon chéri, aimons-nous en joie, aimons-nous en un tumulte, en une exaltation, en une allégresse. Tu me connais pourtant et tu sais combien j’ai besoin d’intimité, combien j’ai besoin de secret, d’être seule avec toi. Eh bien! aujourd’hui mon amour me semble bruyant, presque public, tout de clameur et de puissance. Il éclate, il se lâche, il hurle, il rit.
—Chérie, chérie!
—Eh! quoi, il aurait fallu commencer par m’aimer comme un saint sacrement, par m’aimer en un songe, de loin, de si loin...
—Je t’ai aimée de si loin et en un tel songe...
—Ça t’a passé?
—Non, ça ne m’a pas passé. Je te caresse, je souffre, je te touche, j’exaspère sur ton cœur et sur ta chair, ma chair et mon cœur—et mon songe dépasse, déborde mon délice et mon songe, comme un halo, comme une ténèbre épaisse couvre tout, vague, vole, emplit le monde.
—Sois sincère: tu m’aimes et tu m’aimes bien, tu m’aimes fortement, en homme, et ce qui vaut mieux, en enfant impatient, fou, avide, qui pleure et qui trouve une furie, une fièvre nouvelle et féconde en pleurs et tu m’aimes, mieux que tout le monde, mais comme ferait tout le monde.
—Chérie, chérie, aie de la pitié pour les heures et les jours que j’ai passés sans toi, à t’attendre. Aie pitié de ces heures si longues, si lentes, de ces heures de néant et de souffrance, où ma vie venait expirer à mes lèvres en un baiser, un baiser que je ne te pouvais donner. J’ai les lèvres gercées de ne pas t’avoir embrassée.