—Et tu m’embrasses lourdement, étroitement, d’un baiser pointu, aigu, qui cerne, qui se multiplie et qui s’éternise.

—Ne fais pas attention, chérie, et pardonne-moi ma férocité.

—Je ne te la pardonne pas, je l’aime. Je ne l’excuse pas car c’est ta seule excuse et ta seule raison de vivre. Et pourquoi sommes-nous ici, s’il te plaît?

—Chérie, chérie, nous sommes venus ici nous mettre en dehors de l’humanité, nous sommes venus ici être des dieux, des dieux de tristesse.

—Zut!

—Chérie, chérie, pourquoi ne plus être toi-même? Tu es sortie de toi comme, un jour de sortie, on sort de son couvent de pudeur et de pureté. J’ai remarqué que seule au monde et parmi toutes les femmes, tu étais femme du monde, que tu savais t’avancer avec la grâce de la décence, que ta démarche était parfaite comme la beauté. J’ai vu des filles dont les hanches saillaient, valsaient, perçaient l’étoffe, le décor, les rues, le siècle, et dansaient le cancan, dont les hanches avaient l’air d’être en vedette sur une affiche de music-hall et qui roulaient, littéralement, des filles qui ne savaient que faire de leurs mains, qui avaient une marche d’attente, de provocation, même quand elles ne voulaient pas, et d’abandon dans la honte, des filles qu’on tutoie de loin, par nécessité, pour les tenir à distance. Toi, on est toujours tenté de te dire: «Vous.»

—Pas toi?

—Oh! moi, je tutoie Dieu. Mais chérie, te rappelles-tu les belles, les nobles lettres que tu m’écrivais? La tendresse s’y haussait à l’héroïsme et c’était une sérénité ardente et pure; le sentiment s’y haussait à l’idée et c’était profond et grand et le cœur y devenait de l’âme. Je me sentais tout petit devant tes lettres: je t’y découvrais sainte et martyre et si innocemment, si furieusement, si savamment maternelle! Tu m’enveloppais de conseils, en même temps que tu me lançais ton lyrisme, et ton lyrisme s’éployait et me dépassait, s’enfonçait dans le mur et dans le ciel: Je pleurais de n’être pas digne de toi, de ne pas être aussi poète, aussi grand que toi, de ne pas pouvoir t’aimer autant que toi. Femme, femme, ta ferveur, ta foi, toute la religion qui éclataient à chaque mot, qui se fondaient en tous les mots d’amour, qui faisaient de tes lettres un globe d’or, d’or subtil, d’or liturgique s’enfonçaient en moi comme des pointes de remords, me revêtaient d’un cilice de honte. Moi qui croyais si peu, qui croyais par saccades, hystériquement, moi qui...

—Laisse ça: tu ne m’humilieras pas. Je t’ai.

—Chérie, chérie, tes belles lettres, tes belles pensées, tes images, ton acceptation résolue de l’amour et de ses dangers et ta timidité devant l’amour, tu n’imagines rien de plus joli, de plus délicat, de plus fort.