Pour y retrouver la frêle Ariane qui veut y renouer le fil de notre fable, j’erre, j’erre solitaire—et pas assez solitaire. Des gens tournent et montent qui sortent de je ne sais où.

Et les dieux captifs ne sortent pas pour me protéger, pour m’encourager. Des allumeurs de réverbères et des agents s’y relaient et la pauvre rouille des arbres et la triste blancheur des statues, le jardin chauve en contre-bas, sous la lividité des pierres et des arches, des voûtes et des portes, des colonnes et de l’écho, tout se mue en des rires, en ton rire, chérie, ton rire qui se courbe, qui tourne, qui monte, qui descend, qui s’engouffre du jardin sous la galerie, qui, des portes closes, se rue dans la galerie, ton rire qui, des bouches invisibles des dieux hindous aux bouches muettes des agents, des vagabonds et des allumeurs de réverbères, aux bouches blanches des statues, des troncs des arbres aux feuilles-fantômes, prend tout, roule sur tout, agite tout, valse—en quelle valse immense, redoublante—de l’écho au crépuscule, et grandit avec la nuit.

Je vais d’une sortie à l’autre sortie et je reviens: ton rire tue les minutes! tant de minutes sous lui, s’en nourrit, s’en engraisse, ton rire déborde ces voûtes, déborde ce jardin, galope jusqu’au Champ-de-Mars, jusqu’en haut de la Tour Eiffel et retourne à moi en une poussée, en un soufflet gigantesque, le soufflet de tout l’enfer, de toute la méchanceté, de toute la bassesse humaine, le soufflet dont le démon souffletterait l’idéal et ton rire spasmodique, haletant, précipité me frappe et s’éloigne pour me frapper encore, pour me prouver que je n’ai plus rien de toi, pas même le souvenir et la mélancolie.

Ah! merci! chérie! tu te jettes contre ton rire: c’est toi, c’est toi! Te voilà!


VI

LES JEUX DE LA LUMIÈRE ET DU HASARD

Tu me fais signe de ne pas aller à ta rencontre et, de ton long pas d’honnête femme, tu viens à moi, sans en avoir l’air.

Et tu n’hésites plus, tu te laisses prendre, tu me prends, et, au beau milieu de la galerie, cependant que le jardin, les statues se taisent, s’apaisent, se recueillent pour notre communion, nous nous embrassons à pleine bouche, nous nous acharnons à notre baiser, nous nous embrassons, d’un seul baiser, pour les jours où nous ne nous sommes pas embrassés, et, sans honte, d’un seul sanglot, nous pleurons, nous pleurons ensemble.