Ma concierge entre, avant nous, de son pas de vieille femme, en notre temple d’adolescence d’hier, usée et morte pour permettre à notre extase d’aujourd’hui d’être chez soi, refait le lit, nettoie la chambre et traîne sa mécanique vieillesse en dehors, tire dehors sa pauvre vieille figure naïve et charmante en ses plis, comme une face qui n’a jamais menti, jamais trahi, qui ne sait pas, qui ne veut pas savoir.
Et nous sommes chez nous.
Je t’attends, à vrai dire, et je t’attends plus que de raison.
Je romps mon ban, à deux heures: j’ai déjeuné en public, après m’être levé, sans retard, et j’ai semblé manger avec plaisir, causer, m’intéresser aux mille riens de la vie publique et de la vie privée, en commun, et je m’évade vers notre intimité, vers toi, vers ma vraie vie.
Je monte lentement pour m’accoutumer au bonheur, pour entrer sans stupeur et sans clameur enthousiaste, en notre joie; je laisse un peu le jour mourir puis, pour te faire venir plus vite, je crée la nuit chez nous, je ferme les volets et je reste seul en face de la lumière, en face de cette lampe qui brûle pour toi et qui t’attend, qui t’attend.
En cette rue peu passante, où des voix s’alanguissent et s’en vont, où des sabots se suivent et se ressemblent, où les voitures d’enfant crient aigrement sous la lassitude d’invisibles nourrices, des voitures glissent, funèbres, emportant mon espoir, des voitures qui semblent entrer chez moi, de force, qui crient jusqu’à moi, qui marchent sur moi, en quel nombre! Tu ne sais pas, chérie qui ne viens pas, en quel état je me tais et je me tords.
Cette voiture qui tousse, qui crache, qui siffle va te déverser en l’acuité la plus qualifiée de ma fièvre, à la pointe de mon désir, au tourbillon de ma furie. Tu tombes à point et mon extase se ramasse, son leurre se double: c’est toi, c’est toi; la vérité, la volupté vont justifier mon erreur, vont jeter de la raison,—et quelle somptueuse raison!—sur le laborieux squelette de mon hallucination continue. Mon lit amical, mon lit d’attente va se transformer, je vais en bondir pour lui revenir avec toi!
Mais c’est en vain que j’ai gardé mon souffle: le fiacre sourdement s’éloigne! Heureux encore quand c’est un fiacre et quand, en ma folie, je n’ai pas promu au rang de fiacre, une patache d’épicier ou un camion de marchand d’eau de Seltz.
Je devrais, par un sens subtil, reconnaître de loin ta voiture; je reconnais toutes les voitures et j’exaspère mon désir, je peuple amèrement ma solitude et quand tu arrives, enfin! tu arrives tard, quand je t’ai perdue des fois et des fois et quand ma lampe a désespéré avec moi et qu’elle baisse, qu’elle baisse sous mes yeux clos.
Car je ne veux rien voir de cette chambre où tu fus, où tu n’es pas, de cette chambre où chaque objet me crie non ton nom,—je ne te nomme jamais,—mais ton corps, tout ton corps et chaque détail de ton corps, je ferme les yeux pour mieux songer à tes yeux clos, à tes yeux rétrécis par l’extase et la volupté et laissant s’épaissir je ne sais, je sais trop quelle lueur trouble, grosse de divinité et d’infini!