Je ferme les yeux pour avoir un regard plus avide, plus frais, plus prenant lorsque tu t’approcheras, un regard qui se lavera sur toi de toute sa nuit, qui se reposera sur toi de tout son repos et qui te saisira et qui gardera assez de toi pour tous les pores aveugles de mon corps, de ma peau, pour les ventricules et oreillettes aveugles de mon cœur, pour toute mon anatomie éparse, pour mes entrailles, pour mon âme, pour tout moi.
Je tâche à t’oublier tous les jours pour que tu me sois nouvelle et enchanteresse, pour que tu m’éblouisses de ta fraîcheur, de la magnificence ambrée de ta personne, de l’harmonie changeante de ton être! Tes yeux ont une manière de fixer, de laisser retomber ce qu’ils fixent, une manière d’attirer, de juger, de négliger, si particulière!
Tu as une franchise si claire et si nuancée des yeux, de la bouche, des bras, du corps! Tu as une pudeur et une honte si fières! Et tu as une telle douleur en toi, une douleur si éternelle et si belle!
Ah! chérie, comme il faut que je précipite ma sensualité! Comme il faut que je précipite toutes les nuances de ma pitié, de mon admiration, de mon respect! Comme il faut que nous nous hâtions!
L’abat-jour enfoncé sur notre secret, les draps tirés sur notre frisson, les lèvres collées à nos lèvres, muettes parce qu’elles ont trop à dire et nos âmes errant, s’attristant et se réjouissant à la fois!...
Mais ce serait un mémorial de fatuité, de vulgarité et de satisfaction parce que les nuances échappent, parce que de notre pureté, de notre innocence dans le péché, de notre fureur sainte, de notre emportement liturgique, de la lenteur passionnée de nos caresses, de nos caresses psalmodiées, il ne nous reste que ce que nous nous donnons l’un à l’autre et pour nous, chérie, pour nous seuls, pour ne pas transmettre aux autres, pour ne pas chuchoter aux autres, même en rêve!
Et, des jours où je t’ai attendue toute la journée, je me languis vers ma petite chambre, l’autre, là-bas, où m’attend l’éloquent enlacement de quelques phrases, bouclées, comme des bras d’étreinte, et qui me font pleurer, délicieusement, avant de dormir, qui me font dormir la bouche ouverte, serrée, ovale étroitement, en un baiser offert, en un baiser espéré, sans aigreur, qui dure toute la nuit et qui dure le matin, aussi, car je veux dormir longtemps, plus longtemps,—jusqu’à toi...
Les jours où je t’ai eue, je voudrais,—oh! à l’heure seulement où je rentre,—ne t’avoir pas eue, pour trouver une lettre de toi, pour tomber, le cœur le premier, en des mots et des phrases de toi, pour avoir la douceur réelle et la vaine douceur, plus subtile et plus rare, pour être heureux d’avoir été heureux, pour être heureux d’être malheureux.
D’ailleurs, sans vanité, tu peux être contente de moi: je ne t’ai jamais fait part de mes impatiences, je t’ai toujours accueillie comme la déesse la plus pure et qui prévient jusqu’au désir, j’ai été soumis, petit garçon, j’ai lutté avec toi de candeur, de gentillesse, de politesse, de tendresse, de gâterie et de cajolerie.
Et je t’ai fait pleurer deux fois, tout de même,—et c’était à cause de ton mari.