—Bon, sourit Gaël. Elle aussi, elle est là-haut pour vous perdre d'instant en instant, vous lâcher dans la nuit du néant. Mais ça n'est pas fait.

Il réfléchit. Ces gens-là, ce n'était pas un roman, c'était une épopée, de l'histoire, de la science, une expérience d'humanité et de surhumanité, mais il aimait Clémentine-Alessandra. Et il plaignait, il aimait ce garçon triste.

—Écoutez, dit Antony. Je ne vous connais pas. Mais vous parlez comme quelqu'un qui sait. Vous devez être un philosophe. Je n'ai jamais demandé conseil à personne. Mais que dois-je faire pour oublier? Parce que, n'est-ce pas, n'est-ce pas, ce n'était pas ma destinée de la rencontrer, elle, et de l'aimer?

—Votre nature, votre désir, non. Votre destinée, peut-être.

—Il faut oublier, n'est-ce pas? il faut?

Une immense angoisse faisait trembler sa voix. Dans sa soupente, ce valet en sabots et en tablier bleu, les manches retroussées, les doigts écartés sur son torchon de peau, était très noblement tragique. Il souffrait toutes les tortures du plus rare amour, celui contre lequel les âmes se révoltent lorsqu'elles sont uniques. Il n'acceptait que sa déchéance. N'être plus rien qu'un labeur continu, monotone et bas, échapper à tous les regards, être l'anonyme collé à un baquet pour que le baquet puisse servir, c'était une façon de se replier sur lui-même, de peser sur son cœur, de chasser l'affreux, l'impossible sentiment. Gaël ne lui répondit pas, il ne voulait pas mentir.

—Je ne sais pas. Je ne puis que vous donner un conseil et un conseil facile. Vivez de la vie où vous vous êtes forcé, de la vie de votre condition, puisque ça s'appelle être en condition. Ayez des camarades, vos camarades. Parlez-leur, tâchez à vous amuser avec eux.

—C'est un suicide? interrompit Antony.

Le mot déplut à Gaël: c'était de la littérature.

—Ah! oui! ricana-t-il, vous voulez vous noyer tout seul. Vous ne voulez pas qu'on vous aide? Vous avez une nature de réclusionnaire et encore, vous savez, les réclusionnaires ne sont seuls que quand on les met au cachot! Faites-vous moine!