—Sans me voir, répondit Clémentine-Alessandra. Car tu ne me regardes pas, moi.
—Tu n'es plus toi. Tu es trop triste.
Clémentine-Alessandra était triste, en effet. Lorsqu'elle s'était réveillée dans la petite chambre fatidique de cet hôtel meublé où sa destinée avait élu domicile, elle avait vu deux faces rasées se pencher sur sa fièvre: Wolfgang et Antony. Toute son horreur lui était revenue avec la vie. A la pâleur des deux hommes, elle avait compris qu'elle avait craché son secret. Elle le répéta: «Enceinte... Enceinte...» Et le vieux valet avait éclaté en sanglots. Très bas, très bas, pour ne pas arrêter sur leur détresse nationale et exilée l'attention des galetas d'alentour, il avait versé toutes ses larmes, comme à l'église, et son immense navrement avait tâché à s'épancher. Antony n'avait pu s'associer à cette douleur; naïvement, férocement, il était heureux. Il n'en espérait pas tant. Il éclatait d'orgueil et de tendresse. Orgueil de gosse qui joue à l'homme et qui se fait une poupée, sans trop savoir comment: orgueil de gosse qui a deux êtres à aimer au lieu d'un, qui grandit sans vieillir, qui sent s'approcher des délices et de délicieux devoirs, des soirs de mouvement, d'étude, de câlineries, de choses à apprendre qu'on ignore et la tendresse infuse, la lourde et amère tendresse de ceux à qui le sort a enlevé leurs parents, qui ont des caresses et des baisers à placer, des caresses sacrées, des baisers saints d'enfant à père et de père à enfant, baisers qui, comme des hosties, ne peuvent se gâcher, sous peine de sacrilège et de damnation de cœur. On lui avait volé son enfance: on la lui rendait, complète et plus belle. Son petit aurait les langes de dentelle, les broderies, les riens inouïs du berceau qui lui avaient été refusés, tout son saoul de lait, d'air, de jouets, de paroles gentilles, de bercements et de berceuses qui lui avaient, d'avance, été arrachés, une cour d'enfants, des chœurs de nourrices, des arbres et ces spectacles hésitants, bariolés qui disent la vie, en gros, dans un murmure et qui accoutument à la joie vague et indistincte, au bruit, aux pas, aux courses, aux chocs des voitures qui se croisent et qui disparaissent, aux curiosités, au sourire continu fait de tous les sourires, au souci d'amis et d'indifférents, à tout ce qui est l'existence enfin, dans l'âge d'or de l'existence, après qu'on a tourné le carrefour des limbes.
Le vieux Wolfgang avait senti se briser en sa gorge la tradition, l'honneur même et l'âme de sa patrie. Il avait vu nettement l'enfant non comme un bâtard à oublier, mais casqué, armé, monstre énorme égorgeant et étranglant la beauté de sa race. Et la princesse songeait. Elle ne se résignait pas. Elle n'acceptait pas le danger. Elle repoussait le présage puisqu'elle n'éprouvait encore ni malaise, ni avertissement: elle savait sans plus et elle voulait commander à l'irrémédiable. Sa nature dominatrice remplissait: elle pesait sur la volupté passée et sur la volupté d'hier, elle chassait de soi le souvenir. Mais le regard du jeune homme tombait sur elle si pur, si grand, qu'il ordonnait en un rayonnement et qu'il était éternel. Elle s'aperçut, atrocement, qu'il l'aimait, qu'il l'aimait à jamais, de cette chose, de cette consécration et que, confusément, incroyant comme il l'était, haïssant Dieu au hasard de sa haine des forces et des puissances, il remerciait la Providence de cette bénédiction. Cette fécondité lui-était un acte de foi, il tremblait d'espérance et il la révérait, elle, malheureuse, ainsi que le tabernacle de son avenir, elle était son cœur et ses flancs, elle était sa pousse et sa fleur, son charme, sa douceur à jamais; il l'aimait étroitement, de l'aveu de la terre et du ciel, par prédestination, elle avait en elle leur chaîne physique et métaphysique, leur chaîne à travers le temps et l'espace et, malgré tout, leurs cheveux blanchiraient ensemble. Elle protesta de tout son être, de tout ce qui n'était pas encore à cet homme, mais tout l'abandonnait, tout la jetait à son étreinte. Un sursaut de haine et de mépris lui apporta ses convives de l'avant-veille:
—Allons-nous en! allons-nous en! supplia-t-elle.
Sa fièvre lui dessinait les travaux d'en face, les armatures métalliques et leurs masques de plâtre ou de carton, les arabesques et les ogives, l'effort hâtif, pour un été, de l'univers en façade qui s'élevait aux deux rives du fleuve. Il lui passa, sur le ventre et le cœur, des madriers et des pierres, des trains de plaisir, des poutres, des tonneaux géants, des danses et des revues, tout un appareil populaire, une foule sans sexe, une soif de voir, une soif de richesse d'un instant, de mirage et la crainte plébéienne de mourir sans avoir connu par ces images d'un sou que sont les palais de pacotille, l'architecture et l'épiderme des nations lointaines, des contrées bien défendues par les tarifs des chemins de fer. Aujourd'hui, c'était, contre sa noblesse et son énergie, la bassesse et la facilité de Paris, c'était la ville courtisane couchée en travers de son rêve; demain, c'était une invasion de touristes médiocres qui veulent noyer leur inquiétude et la magnificence de leur nostalgie ou de leur songe: il fallait fuir. Au moment de quitter Paris, par une amère courtoisie envers l'esprit du boulevard, elle avait murmuré:
—D'ailleurs, il est nécessaire d'aller à la mer au lendemain du Grand-Prix.
Et ils étaient allés à la mer....
Le ciel était, ce jour-là, beau d'une beauté métaphysique. La mer, c'est l'enfer des ciels puisqu'elle est la concurrence. Il faut qu'ils soient vraiment le charme et la splendeur, le refuge idéal de l'horreur et des peines, que toute ambition s'y tisse des domaines, que les astres, la nuit, s'y mirent sans ardeur, pour que leur désert de magnificence continue à lutter avec le désert irisé et lent, montueux et bouillonnant qui s'étend, qui se brise, qui renaît, qui se varie, qui se tait pour écouter son âme après avoir écouté son gazouillis et sa colère, avec le désert souple et roide, frémissant et plat, qui peut tout et qui sait n'être rien, dans des vagues, des lames et des flots. Donc, le ciel n'était pas la grise toile d'emballage tirée sur des fantômes mouvants de pierres précieuses, sur l'essence de diamants et la quintessence de nuages, sur l'élixir d'ailes de papillons, sur le secret des reflets, sur les mystères pailletés, sur les dessous de flamme qui jouent ensemble au cœur de l'eau. Il n'avait pas la crudité des apothéoses et la mollesse des élégies: il était lent d'une lenteur divine, intact, immobile sans stupeur, attendant les étoiles sans hâte et sans besoin, pur, noble et bleu. Antony interrogeait:
—Pourquoi es-tu triste? Je t'aime.