Il n'avait pas de fatuité! Il lui enlevait toute mélancolie comme il s'en était purgé. Il s'était décidé à aimer, à aimer avant tout, à convertir tous ses sentiments, toute sa force—en amour. Il s'était réalisé: il aimait, sans plus. Il était heureux. Pourquoi sa maîtresse souffrait-elle? Pour la première fois, il se laissait aller à la béatitude. La mer lui était ensemble chantante et muette, confidente et décor: elle se faisait personnelle et délicate, miroir magique et fraîcheur.

—Je ne veux pas que tu aies mal, dit-il à sa maîtresse. Respire. Tu n'as pas le droit d'étouffer ici. Vois comme la mer est à nous et comme elle est grande, folle et tranquille de vie. C'est la vie même, une réserve de vie énorme, trop puissante pour ce que ce monde,—et les autres,—ont encore à durer. Elle est riche, riche, tiens, comme la misère.

Clémentine-Alessandra ne répondit pas tout de suite. Elle pensait. Puis:

—Ne parle pas de la misère, prononça-t-elle lentement. La misère est une chose hypocrite qui se fait à toutes les modes puisqu'elle n'est jamais nue, puisqu'elle est la loque, le haillon, le trou. La mer est belle et grande parce qu'on n'en a jamais rien pu faire, puisqu'elle a gardé sa couleur, puisqu'elle ne s'est même pas plié à la forme, qu'elle est changeante, immense, molle et roide comme au temps du chaos, comme le chaos lui-même. Elle n'est humaine en rien. C'est la Divinité pure, lourde de tous les germes et les roulant, ne grandissant pas, n'ayant besoin ni de semence ni de nourriture et emportant les tempêtes dans sa soif de sacrifices, dans sa tradition de victimes à engloutir et à consoler,—ainsi qu'Hylas. Tous les mythes ont été petits devant elle: ils sont faits pour les petits ruisseaux, pour le petit ruisseau de Platon. La mer se moque des pierres, de l'art et de la littérature, elle ne sourit aux hommes que mystérieusement. Je sais bien pourtant qu'elle nous aime: elle nous aime parce que nous nous aimons et qu'on ne nous aime pas. Tu ne peux pas savoir, toi: tu ne crois pas en Dieu. Mais, vois-tu, il y a une chose menue et énorme qui parle pour nous devant Dieu: c'est la source de tous les sarcasmes, de toute l'incompréhension, de la haine des gens, c'est l'amas de leurs rancunes et de leurs mauvais sentiments; c'est de cela qu'est faite la sainteté d'un chacun, parce que c'est sa différence avec la bête, avec le commun, parce que c'est la synthèse de son âme, de reflets en relents, de négatifs en contraires, et parce que c'est notre beauté et notre portrait, notre annonciation, notre présentation au royaume qui n'est pas de ce monde.

Antony écoutait avec patience. La mer avait l'air d'approuver et son murmure était un continu répons à ces litanies. Elle avait des tons qui dépassent les mots, ces tons qu'on appelle mourants, à cause que c'est la résurrection même. Emaux d'aube et de crépuscule ensemble, l'infini de la nuance, la pourpre et la flore de lune, des ors se dégradant, s'idéalisant, se virilisant, jusqu'au safran et à l'acier, des jets d'améthyste et des coulées d'émeraude, une incessante agonie de turquoises mortes en des sursauts de vagues, un tourbillon de saphirs et d'opales, des taches papillonnantes de rubis dans des meurtrissures de diamants, une envolée, au loin, de perles et d'ambre, un assaut d'écume marbrée et d'écume laiteuse, c'était une féerie superbe et mélancolique, c'était le trésor intact des anciens âges et c'était le pensif avenir, la contrée promise, l'époque promise, les âges promis aux âmes qui conservent encore l'espérance.

La jeune fille poursuivait:

—Tu n'as jamais été dans des assemblées ou au théâtre, tu n'as jamais étudié la foule, tu n'as jamais vu ces rangées de têtes plates, de corps tassés, ces apparences de mouvement, ces imitations d'intelligence, d'attention et les petits drames en simili qu'on sert à ce public. L'existence, les âmes, les passions, c'est comme le reste, en toc. Il y a des époques qui ne comptent pas dans l'histoire des temps, qui ne sont pas de l'histoire: nous sommes dans une de ces époques. Et Dieu s'est retiré du monde, laissant les choses aller comme elles peuvent, car Dieu a, lui aussi, le droit de rêver au-dessus de nous. C'est un interrègne, c'est une parodie du chaos et du néant, une tour de Babel morale où les dévouements, les héroïsmes et le génie sont vains. Nous sommes dans une année aussi sombre, aussi vide de tout sauf de terreur que l'An mil, nous sommes à la poterne d'une ère où nous n'entrerons pas et c'est tant pis pour nous quand il nous reste les ambitions et les désirs qui ont survécu à leurs siècles, à leur décor. On parle encore de pouvoir et de liberté! On parle de travail et d'effort. Hélas!

—Il y a encore l'amour, dit Antony.

Elle pleura. Il lui rappelait son abdication, sa déchéance consentie. Et l'enfant qu'elle entendait presque à son flanc, l'enfant qui lui criait son désespoir, cet enfant d'opprobre, c'était le présent renié et battu, c'était le hideux avenir, c'était une époque moins sourde qui triompherait peut-être, c'était sa force à elle, son principe de victoire, sa beauté, son âme, ce que Dieu avait mis en elle de destin et d'éternité qui s'en allait d'elle, de jour en jour, qui lui prenait sa chair, son sang, qui lui prendrait son lait, ensuite, ses heures et ses nuits, qui lui prendrait goutte à goutte sa tendresse et son émotion pour s'évader d'elle, pour s'éloigner, pour la laisser vieillie et pantelante, exsangue de courage, d'ardeur et de méditation, dépouillée, ruinée sans profit pour les peuples, pour la gloire et le bonheur des hommes.

—Je t'aime, dit Antony.