Sous ses larmes, elle l'enveloppa d'un regard fou. Celui-là s'abandonnait. Traître à son énergie, traître à sa mission, il acceptait le charme d'une heure et d'une aventure, il se résignait à vivre en son enfant, à lui passer sa vie comme une affaire mauvaise, à l'ajourner, cette vie, à ne pas la vivre lui-même! Il lui avait suffi de la rencontre d'une femme pour replier ses ailes rouges. Et ce couple d'orgueil, de combat et de domination, cette union où le vieux souffle du Graal tombait dans le sang âpre du peuple, dans le plus jeune sang de fureur et d'ardeur, ce couple se figeait dans l'attente d'un balbutiement frêle, de vagissements à calmer et de caresses à enseigner avant de les rendre. Tous les enseignements de ses maîtres, une science unique, un tempérament sans exemple lui seraient inutiles: toutes les leçons de la faim, les humiliations qu'elle lui avait infligées ne lui serviraient pas à lui. Elle frissonna.

—Tu as froid, chérie? remarqua Antony.

Elle se dressa, furieuse: il l'avait blessée dans sa pensée:

—Tu m'as fait peur, jadis, et tu me fais pitié. Tu voulais tout. Tu me semblais un archange de proie, un brigand de grand chemin, du grand chemin de l'épopée. La révolution brûlait en toi, tu étais le meurtre, tu sentais de tout ton être l'avenir, l'avenir de sang et de joie, tu puais la liberté, la fraternité, tu puais l'idéal réalisé, tu puais le ciel fait terre, le fer, le feu et le pain universel, le pain réhabilité. Tu m'aimes, aujourd'hui, et c'est tout? Il y a deux mois que nous sommes dans ce trou de lumière, deux mois que nous pouvons lire en nous, sans compagnons, sans indifférents. Et tu...

—Tais-toi, commanda doucement Antony. Il n'y a pas de jour où je n'aie eu l'envie de te tuer, pour me ressaisir, pour pouvoir m'en aller chez moi.

Sa barbe avait repoussé. Courte et frisée, elle avait piqué d'abord la grande-duchesse, profondément, délicieusement: ce lui avait été le cilice du baiser, sa punition immédiate, dans la jouissance. Il avait l'air maintenant d'un jeune missionnaire de désordre et de foi sans Dieu. Il ricana.

—Femme, femme, croirais-tu que l'action, c'est le tumulte? Les cris épuisent. Je m'instruis. La mer m'apprend à détruire. Elle est patiente. Elle n'obéit qu'à soi. Elle monte, elle s'élance quand elle veut. Moi, je saurai l'heure au tocsin de mon âme. Je t'ai détestée, de t'adorer. J'ai supposé, comme toi, que tu me gênais. Puis j'ai vu que tu étais dans mon apprentissage...

Clémentine-Alessandra avait subi sa voix tranchante, mais elle s'écria:

—Ton apprentissage... Non! non! ma vie; comme je suis ta vie! Nous agirons ensemble. Je t'aime, je t'aime.

Antony hocha la tête: