—Vous autres, les rois, vous ne savez voler qu'en bande.

—Voler! tu voudrais voler!

—Laisse donc, dit Antony. Je plaisantais. Je donne le temps de germer à mon destin en même temps que notre enfant. Nous serons deux, après.

—Trois, Antony, trois! Je t'aime. Je t'assure que nous sommes ensemble, liés à jamais et complices. Ce serait abominable de ne me jeter que l'aumône de tes baisers; il me faut ta vie, ta confiance d'esprit et de volonté. Je suis forte, je voulais agir, moi aussi. Mais maintenant, c'est moi qui te prie de rester tranquille. L'époque n'est pas à nous. Attendons. Le spectacle de cette mer, les variations de sa splendeur, ces jeux de soleil, mon amour, où trouver tout cela? C'est un miroir pour le feu de nos cœurs et c'est de la paix pour notre cœur, car elle nous sature de santé et de vie.

—Celui, murmura le jeune homme, qui jette deux sous à un pauvre joue à être Dieu puisqu'il lui permet, au pauvre, d'exister un peu encore. La mer nous donnerait la santé des bourgeois, l'élixir des plages. Or ce n'est pas une plage, ici.

C'était le paysage le plus intime et le plus large qui fût: pas de sable, pas de galet, pas de falaise: la mer mordait les champs à même et avait l'air de leur accorder une grâce en empêchant l'herbe de pousser. C'était d'une merveilleuse stérilité. Une ville s'étendait, assez près, invisible, retenant dans ses chalets et ses casinos, en contre-bas, les inévitables touristes de l'été: au-dessous, au hasard de vallonnements et de descentes, des villages s'étaient dressés en demi-cercle, face à la mer, des villages ou des hameaux s'étaient dressés plus haut, découronnant les points de vue de leurs arbres centenaires et les remplaçant par des tables, des chaises, du cidre doux et de l'air panoramique en supplément. Les deux jeunes gens habitaient une vieille maison carrée, cachée dans une cour d'honneur taillée au cœur d'une forêt. Les arbres poussaient autour: à peine si deux allées menaient à l'étroite demeure: quinconce de style et route sévère. Ailleurs la forêt poussait et les arbres avaient l'air de grimper l'un vers l'autre parmi les accidents d'une colline tortueuse. Le domaine déjà grand était agrandi d'une paix absolue: pour la première fois, la princesse s'était crue souveraine et avait eu l'idée d'un territoire. De sa plate-forme, après les arbres, dans le zéphir, elle apercevait la mer légère, la mer qui commençait et s'arrêtait à la ligne d'horizon, comme s'arrête ce qui ne finit pas. Elle descendait vers elle avec Antony: le chemin irrégulier, les arbres capricieux la lui dissimulaient parfois et c'était un plaisir pieux pour elle de la reconquérir et de la contempler plus proche comme si les deux altesses jouaient à cache-cache. C'était, décidément, une conquête.

La mer ne venait pas jusqu'au grand-duché de Schmerz-Traurig et c'eût été cette mer du Nord, sèche et sans grâce. La mer, ici, souple, d'un gris si discret et se ridant de clarté, se fendant, éclatant de richesse à facettes, se variant de joyaux, courant, glissant, se parant de voiles rousses et de voiles blanches: c'était du nouveau et un nouveau royaume. Antony et Clémentine se baignaient en une complète solitude: les voisins les plus immédiats étaient distants de 3 kilomètres: c'étaient d'autres êtres qui tâchaient à se résigner et qui, derrière un rideau d'arbres, à cent pas de la mer, avaient disposé un paysage de Trianon: des saules penchés, un lac, une mélancolie élégante et le je ne sais quoi du dix-huitième. Ils avaient désiré des honneurs qui n'étaient pas venus: ils se consolaient avec un univers à soi. C'est ainsi que, entre un vieux port et une station de plaisir, deux couples de tristesse, un jeune et un vieux, vivaient leur exil sans aucune gêne.

Ce jour-là, Clémentine et Antony demeuraient dans une sorte de crique.

—Nous ne sommes pas ici pour guérir, répéta le jeune homme. Nous devons souffrir l'un de l'autre.

—Non! non! s'écria la jeune femme, nous sommes ici à l'abri des hommes. Rêvons-ensemble. Ne rêvons même pas. Offrons-nous à la nature; nous ne sommes que nature, et soyons joyeux de la joie rare qui vient à nous et qui nous enveloppe. Je n'ai jamais été si heureuse: il fait si beau! Et toi, résistes-tu encore? Je t'aime comme un enfant. J'ai toujours peur que tu perdes quelque chose, un peu de ton caractère et de ton âme: je n'ai pas de crainte pour ton cœur, je le garde sur moi, en moi. Mon petit, mon petit, ne me trompe jamais: reste ce que tu es, ce que tu as été, formidable et tendre. Je suis plus âgée que toi, pas beaucoup, mais ça me suffit pour des émois incessants. Et ma condition, mon argent, c'est encore une manière, vois-tu, d'être plus vieille que toi. Pardonne-moi mes transes comme tu devrais me pardonner mon amour si tu ne m'aimais pas. Mais tu m'aimes, n'est-ce pas? tu m'aimes?