—Ma cousine, vous m'avez donné bien du mal. Lorsque j'ai appris vos discours de l'Hôtel Continental, vos discours et vos idées, j'ai voulu vous connaître. Je vous ai demandée à vos gens et à vos maîtres, je vous ai cherchée partout. Je vous trouve enfin. Bonjour. Vous n'avez pas mauvaise mine.

Il s'arrêta un instant et la considéra:

—... Vous avez même grande mine. Vous avez une belle âme. J'aurais dû vous connaître depuis toujours. J'ai entendu de vous tout à l'heure des mots inouïs, des mots de ce deuil auguste et éternel qui est la livrée royale. Je suis venu causer avec vous. Nous sommes malheureux l'un et l'autre.

Le soir tombait, absolument, et moulait l'étranger dans sa silhouette, le réduisant à lui-même et à son ombre, lui refusant l'aumône des feux naturels et des fantômes de vagues polychromes. Il se dressait net, pas trop grand, épaissi d'une paix résignée, mélancolique comme à la parade. Antony écoutait, sans un geste.

—J'avais confiance à votre âge, ma cousine.

—Sire, vous alliez régner.

—Et vous, savez-vous si vous ne régnerez pas?

Elle eut un regard éperdu. Le jour fuyant, la mer d'émail vert-de-grisé, l'heure lente, tout lui paraissait enlever avec soi la chère figure, le corps familier qui reposait à son côté. La ténèbre emportait Antony, Antony sombre qui ne comprenait pas et qui réfléchissait. Régner! régner! Sa fougue et sa bonté, son génie lui revenaient. Mais l'empereur poursuivait:

—Voici une étrange entrevue. Je ne suis pas chez moi. A peine si Votre Altesse est chez elle, puisqu'elle n'a plus ni domaine ni patrie. Je ne sais comment me présenter: il n'y a pas de protocole entre un usurpateur et une exilée. Je vous admire et je vous aime. C'est tout. Il y a longtemps que je n'ai pas entendu parler royal. Car il y a une langue royale et une race royale qui se partage entre les peuples et dont les descendants peuvent changer de trônes car tous les trônes sont à eux. Henri III a pu, sans déplaire à Dieu, aller en Pologne, avant d'hériter de la France. Léopold de Lorraine avait le droit de transporter son Altesse en Toscane avant de se réveiller Majesté d'Allemagne. Napoléon était dans la tradition lorsqu'il dotait ses frères et ses sœurs de royaumes changeants: il était entré, lui et sa famille dans notre famille à nous, dans la famille des rois, par la brèche. La grâce de Dieu n'a ni frontière ni limites de sang, elle n'a ni quartiers ni règles: lorsqu'elle vous a sacré, lorsqu'on s'en est sacré, on est roi, de droit et de fait, parce qu'on est né roi. Et la terre entière appartient, doit appartenir à cette famille. Famille infortunée à notre époque et c'est à moi de la reconstituer, de la faire. Les rois ne croient plus: ils règnent comme ils gouverneraient. Ils ne comprennent plus, ont peur, s'ennuient: ils acceptent leur mission comme une charge, comme une magistrature. Je voudrais réchauffer ce sang, galvaniser ces âmes, ressusciter l'âme totale, l'âme divine et humaine de la royauté, l'âme de l'univers distribuée à une douzaine de princes en qui repose et bat l'existence absolue du monde, qui sont leur peuple, couronne en tête, qui peuvent le bien et le mal et qui font le bien, par prédestination. Mes voyages, mon inquiétude en visites, mes conversations vagabondes, ce ne sont pas de bavards excursionnismes, c'est un pèlerinage vers le secret du pouvoir souverain, vers le Graal royal. Je me suis précipité sur le trône comme on se jette à cheval. J'étais un jeune sous-lieutenant de hussards auquel sa naissance avait cousu, de tresses en croix, les insignes de général-major. Tout chantait, tout grondait en moi, des musiques de ciel et d'eau, des hymnes, des marches guerrières, de la philosophie, de la poésie, la question sociale, le bonheur des peuples dont je me sentais étouffer comme en une grossesse, des conquêtes et le plus beau spectacle à offrir au monde et aux siècles à venir. C'était un trouble, une angoisse, une ivresse; c'étaient des monstres et des appels d'au-delà à noyer dans une charge de cavalerie. Et ma solitude radieuse et tourmentée, mon inspiration incessante et douloureuse, ma foi et mon désir, je voulais les varier, les amuser, les contenir du galop d'un état-major, de chevaux et d'armes collés à mon flanc, à ma poitrine, de sueurs loyalistes, de sang vassal, de coups de feu ennemis; je voulais tomber dans la mêlée: je n'ai pas pu. J'ai continué à penser et à rêver, à affubler mon âme d'empereur de tuniques et de plaques, ainsi que j'eusse fait d'un mannequin de roi; j'ai parlé pour des conscrits et des ouvriers; j'ai brisé un formidable serviteur qui restait le prisonnier de ses services et de ses victoires, qui restreignait le triomphe et les conquêtes à des bornes et des acquêts terrestres, qui ne voulait pas laisser la grâce et l'esprit de Dieu souffler sur nos provinces. J'ai dessiné et composé, j'ai voulu être le trésor de mon peuple, son trésor de guerre et son esprit, j'ai lutté contre la fatigue, la faiblesse et la fièvre, j'ai voulu être sa santé et sa force et j'ai lutté contre mes colères, car je voulais être la paix.