Il parlait dans la nuit. Sa voix s'élevait dans la marée montante, surnaturelle et passionnée. On lui devinait des yeux de femme, cette sentimentalité germanique qui est un sixième sens, de la grandeur, de la vérité et un peu d'amertume. Il se confessait à une sœur et il prononçait en même temps son apologie pour cette France où il errait clandestinement, pour cette France qui était son péché—à cause qu'elle n'était pas sa sujette. Il allait:
—J'ai réfléchi. C'était, non le temps de s'enrichir, mais d'enrichir un peu les autres, de leur désapprendre la misère et la haine.
—Et vous n'avez pas pu non plus, gouailla Antony.
Ces trois créatures ne s'apercevaient plus: elles étaient, uniformément, du noir. L'empereur ne s'étonna pas.
—Non, répondit-il tranquillement, je n'ai pas pu. Des obstacles, à tout instant, ont jailli tout hérissés, des mauvaises volontés...
—Non, affirma Antony, des volontés: c'est la concurrence, c'est le peuple qui veut faire lui-même le lit où se coucher, qui prend ce lit où il le trouve, où on le lui cache, c'est le peuple qui veut lui-même cuire son pain et se chauffer à son feu de cuisson, c'est le peuple qui veut se défendre lui-même quand on l'attaquera et contre qui l'attaquera, c'est le peuple qui veut penser lui-même, chanter lui-même et savoir écrire lui-même ce qu'il veut chanter et ce à quoi il veut penser.
—Le peuple? Qui ça?
—C'est moi! clama Antony.
Il avait été furieux, énorme, déchirant. Il avait ébranlé le paysage. Le feu roulant d'un phare le frappa au visage d'un coup rouge. Ses yeux étaient désespérés et sa bouche tordue d'un enthousiasme actif, d'une bonté agressive et tortionnaire. Il s'affirmait le champion, le fléau social, le fléau de l'humanité.
—Non, répartit l'empereur. Vous n'êtes pas le peuple. Vous êtes un homme.