—Vous aussi! gronda Antony. Pas plus! Pas plus!...

—Vous êtes anarchiste, mon ami, murmura doucement le prince. Tuez-moi.

—Non, non, pas ici. Vous auriez l'air d'être venu au couteau. Ce n'est ni votre place d'empereur ni votre place de mort. Vous n'êtes pas chez vous. Vous êtes encore en pèlerinage, en déplacement de famille. Qu'êtes-vous venu chercher ici?

Il s'était exprimé durement, en chef qui possède la dernière raison, le fer.

—Mon ami, vous ne m'effrayez pas. Je vous connais. M. Eusèbe Gaël m'a donné sur vous les renseignements les plus complets. Je vous ferais mes compliments sur votre bonne fortune si vous ne la méritiez pas. Vous avez du cœur. Quand on accepte l'esclavage que vous avez subi, quand on a de vos mots et de vos silences, on réhabilite la liberté—et une bonne fortune n'est plus une bonne fortune, c'est la fatalité. Quand j'ai commencé à chercher la grande-duchesse, je ne cherchais que son discours de l'Hôtel-Continental, son mal d'empire dont je souffre, moi aussi, de l'autre côté. Quand j'ai su votre histoire, je ne vous ai plus séparé d'elle: j'ai eu besoin de vous aussi. Nous avons toute la nuit à nous! elle est belle. Nous pourrons causer. Excusez-moi de ne vous avoir point jusqu'ici adressé la parole: nous n'avions pas été présentés. Vous vous êtes présenté vous-même, la pointe en avant. Vous êtes peuple ou vous le prétendez, je suis prince: vous n'êtes pas mon frère, vous êtes presque mon enfant. Je vous envie, mon ami. Vous n'auriez eu ni mes doutes ni mes hésitations.

—Sûr! dit Antony. Mais vous autres, les rois, vous n'avez jamais des mesures révolutionnaires. Vous avez peur de votre pouvoir, vous êtes contents quand on vous le rogne, quand on vous le châtre, quand on vous le coupe en petits morceaux bariolés. Il faudrait tout prendre pour tout donner.

—Et Dieu? demanda l'empereur, Dieu dont j'attends un signe depuis plus de dix ans, avant d'engager une action toute prête, Dieu dont j'attends le bon plaisir avant de le faire triompher dans sa gloire, dans la perfection humaine? Nous ne pouvons rien bouleverser. Le ciel veut qu'on le mérite: il faut des vertus et des peines et la justice éternelle ne peut exister qu'en raison de l'injustice qu'elle laisse çà et là, pour faire sentir la différence, comme le vice et le malheur pour être le repoussoir de la lumière divine, l'ombre sainte, le couloir obscur du paradis. Si je me résigne, si je demeure dans un néant casqué et paré, si la force dont j'étouffe, si les idées que je détourne, si mes plans, mes coups de génie, mes audaces de réalisation deviennent de la fièvre et rien que de la fièvre, si les chevauchées inouïes qui m'emplissent échouent en vaines croisières sur des yachts de plaisance, c'est que je me sens la rançon de l'avenir. Personne n'a été plus ambitieux que moi et je vais racoler des géants comme le père du grand Frédéric, je vais être un empereur-sergent, mais je donnerai de beaux hommes aux temps futurs.

—Sire!... protesta Clémentine-Alessandra.

—Ah! ma cousine, je vieillis et je suis triste. Je suis venu pleurer avec vous. Nous savons tous deux pourquoi nous souffrons; mais vous, vous avez encore une illusion que je n'ai plus, vous êtes la femme de ma douleur.