Dans son caprice, le feu du phare éclairait à plein sa face. Ses moustaches à angle droit qui, roides en leur flamme, rejoignaient presque son chapeau de touriste, ses chairs un peu molles, ses cheveux drus, tout traçait, en traits appuyés, un cadre à ses yeux. C'étaient des yeux d'ascète et d'astrologue, perçant, enveloppant et caressant, yeux d'emprise et d'étreinte, d'extase aussi, de soif et de besoin dans le songe et dans l'infini. Ils observaient, cherchaient, comptaient et, après une revue immense d'hommes, de richesses et de terres, allaient se perdre plus loin dans ce qui déborde le monde et les mondes, qui trouaient le ciel pour voir plus haut. Ils roulaient des vaisseaux sur ces vagues et des naufrages au-dessous d'elles,—et les utopies comme des sirènes leur souriaient au ras des flots. Leur couleur pâle, se variant de la turquoise à l'améthyste, de toute la gamme des saphirs à l'opale, se fondait, se fonçait, disparaissait dans la pourpre du feu rouge, du feu de phare. Antony ne voulut apercevoir que du désir en ces yeux, un douloureux narcissisme, la contemplation—en dehors de soi—de son être, de son fantôme doré, de son idole idéale.

—C'est vous qui êtes une fille! cria-t-il.

Il était jaloux de ce mot: «La femme de ma douleur.» Elle ne pouvait être la femme de personne, de rien; il n'admettait ni rêve rival, ni misère rivale: elle était à lui, voilà.

—Oui, répéta-t-il, vous êtes une fille, la fille de l'Europe, la fille publique des peuples, qui s'offre à la gloire, à la victoire, puis à des parades, à tout.

Une voix siffla dans la nuit:

—Tais-toi! Tais-toi!

Et elle ajouta en allemand le bref: Still! qui impose non pas seulement le silence aux hommes et aux chiens, mais le repos et la tranquillité. Puis Clémentine-Alessandra se tourna vers l'empereur:

—C'est à moi à demander pardon à Votre Majesté. C'est quelqu'un de mes gens. Il ne sait pas. Il n'a pas eu à s'oublier puisqu'il n'est pas...

L'empereur ne pouvait l'apercevoir. Elle lui apparut transfigurée.

—Je vous remercie, dit-il. Je ne vous vois pas. Mais vous êtes belle, de votre mot. Vous êtes, ensemble, l'Allemagne et le principe divin. Vous êtes Allemande et vous êtes reine. J'avais à craindre que vous me haïssiez, que vous en soyiez restée à votre dépossession, que je fusse pour vous l'envahisseur et l'usurpateur. Mais vous savez où bat l'âme de l'Allemagne: vous la respectez, vous l'aimez en moi, malgré mes faiblesses à moi. Ma cousine, ma cousine, vous m'avez fait du bien. J'aurais pu croire cet homme: vous avez crié malgré votre cœur; vous avez été l'Allemagne entière et la juste postérité, d'avance, en mieux. Vous êtes une princesse du Nord. Il y en a eu avant vous: il y a eu votre vieille marraine, la reine de Suède, Christine-Alessandra. Il y a eu aussi la Palatine dont on édite sans fin des grossièretés, des jugements appuyés sur la Cour de Louis XIV et qui avait du cœur, malgré tout et tous, la Palatine qui a écrit la plus belle page que je sache sur «Petite Madame», une enfant royale qui avait un cancer, qui était difforme et qui mourut toute petite, sans parler...