Jamais la grande-duchesse n'avait autant souffert. Son cri spontané, son cri de famille, son cri de caste, son cri d'éternité lui rentrait dans la gorge, en des sanglots de sang. C'était elle qui s'était oubliée, qui avait oublié ce qu'elle était devenue, à qui elle était, c'était elle qui avait commis une trahison. Antony qui était là, tout proche, ne lui fut plus qu'un déchirant souvenir: elle trembla de lui, et les larmes qu'elle lui coûtait, l'humiliation dont elle le marquait la brûlèrent honteusement, au principe même de la vie. Toute sensation, toute volupté, le remords, la servitude sentimentale et sensuelle, l'angoisse, ce fut pour elle un étau meurtrier que l'empereur resserra plus étroitement de ses derniers mots: il la rejeta à sa grossesse, il agita devant elle un spectre de futur. Elle n'avait jamais songé que son enfant pût être laid: il défigurait son enfant, il lui imprimait des plaies et des scrofules et ses mots se multiplièrent. Pour la première fois elle se sentit mère puisqu'elle frissonnait de son flanc.

—Sire, dit-elle, sire, par pitié! Je suis enceinte!

C'était un aveu et une supplication. Elle demandait sa grâce non au roi, mais à l'enfant écrasé, à Antony muet de colère et de honte. Elle proclamait son amour, elle le tirait de l'abîme où elle l'avait plongé pour se faire, elle, sa chose, pour s'en envelopper comme d'une chemise d'autodafé, pour s'y enfermer à jamais. C'était la dernière abdication.

—Enceinte! murmura l'empereur, enceinte! De lui!

Il ne comprenait pas. Dans l'échelle des peines qu'il acceptait pour les siens, dans le roman de sa cousine, il n'avait pas prévu cette consécration, ce raffinement de damnation. Sa voix changea. Ce furent des paroles de maître mécontent et ce furent des paroles navrées, la ruine absolue d'un enthousiasme, un désenchantement cadencé du reflux de la mer.

—Ma cousine, j'étais venu vous apporter mon empire à moi puisqu'il vous fallait un empire. J'étais venu vous transmettre mon songe et mon destin: je venais vous demander votre main pour mon fils. Vous auriez été ma fille et mon compagnon, vous auriez grandi, vous auriez agi à ma place et nous aurions été heureux tous deux, d'un bonheur qui aurait été bien à nous puisque c'était le bonheur de tous par nous réalisé. Je ne puis plus. L'enfant, cet enfant, vous n'avez pas le droit..... il n'a pas le droit!...

Il n'achevait pas. L'horreur l'étouffait. Tragique, tyrannique, il se décida:

—Cet enfant ne peut pas naître.

Presque morte, la princesse balbutia:

—Votre Majesté, Votre Majesté me conseille, m'ordonne d'avorter!