Sèchement, l'empereur prononça:

—Les princesses n'avortent pas: ce sont les siècles qui avortent. Et nous avons droit de vie et de mort.

—Sire, sire!... répéta la jeune fille, défaillante.

—Vous devez régner, commanda l'autre. Vos enfants doivent naître princes. Cet enfant ne naîtra pas.

Antony s'était précipité. Il prenait l'empereur à la gorge. Il disait:

—Cet enfant naîtra. Je suis plus fort que vous. Je suis le père.

Un cri glaça sa main régicide: Clémentine-Alessandra s'était évanouie. Cette nuit sans lune, cette nuit sans étoile, cette nuit de surprise, de sublime et d'assassinat, cette fatalité, la plus grande qu'on eût imaginée, ce conflit, le duel de son ambition et de sa tendresse, de son amour du peuple et de son amour, tout la jeta à terre: elle eût voulu couler à pic, se dissoudre, lambeau par lambeau, à des rochers de rédemption, pourrir debout sans réfléchir, sans penser. Dieu eut pitié d'elle et de ses bourreaux: les deux hommes restaient stupides. Ils écoutèrent un moment leur cœur battre sur cette forme sans mouvement, puis, doucement:

—Nous ne pouvons la laisser ici. Emportons-la, dit Antony. Je vous montrerai le chemin.

Sans un mot, l'empereur se baissa avec le jeune homme. Ils prirent le corps inerte et s'éloignèrent lentement de la mer. C'était, dans la pleine nuit, un convoi d'une détresse infinie: les deux hommes songeaient à leur mission commune et à leurs âmes ennemies. Le fardeau leur pesait, de son orgueil et de son ventre: l'empereur se troublait de l'avenir des peuples; Antony, violemment, forçait l'avenir: il voulait de lui son enfant, contre le droit divin, contre tout. Leur condition et leur devoir disparaissaient peu à peu, au long de leur route, dans de la fatigue. Ils butaient sur des arbres et s'efforçaient tout de suite, humblement, à ne plus secouer ces pauvres paupières closes, cette triste chose affligée. Ils ne voulaient pas la réveiller: ils auraient pleuré avec elle.