Lorsqu'ils l'eurent déposée sur son lit, dans la petite maison, là-haut, ce ne fut plus que deux hommes et ils se saluèrent à travers les siècles, la mort et l'impossible, du sourire de deux frères.
VI
«PETITE MADAME»
«Un cautère qu'on lui fit mal à propos à la nuque lui avait tiré la bouche tout de travers, au point qu'elle était presque toute sur la joue gauche. Voilà pourquoi elle avait grande peine de parler et qu'elle parlait peu. Il fallait être habitué à sa prononciation pour la comprendre. Lorsqu'au moment de sa mort, sa bouche se redressa, elle n'était pas du tout laide. Je fus présente à sa mort: elle ne dit pas un mot au roi, quoiqu'une convulsion lui eût remis la bouche. Le roi qui avait un bon cœur et qui aimait tendrement ses enfants pleurait de tout son cœur, et me faisait pleurer aussi. La reine n'y assistait pas: on ne lui avait pas permis de venir parce qu'elle était enceinte. Il est faux que la reine soit accouchée d'une négresse. Feu Monsieur qui avait été présent assurait que la petite princesse était laide, mais pas noire. On ne peut dissuader le peuple que l'enfant ne vive encore, qu'il ne soit dans un couvent à Moret, près de Fontainebleau. Cependant il est certain que l'enfant laide est morte: toute la cour l'a vue mourir.»
Il n'y a, dans aucune langue, de page aussi éloquente, aussi pleine, qui sente tant la femme, la mère et la princesse: c'est de l'humanité, de la fatalité, c'est l'oraison funèbre et la miniature, la fresque et la draperie de deuil: c'est précis, large, frissonnant et noble, d'une vigueur dans le trait, d'une tristesse résignée et d'une hauteur lâchée qui sont incomparables. C'est non la plume du courtisan, ni celle du courtisan aigri, mais le langage d'une parente et d'une observatrice. Ces quelques lignes de Madame Élisabeth-Charlotte, duchesse d'Orléans sur cette Marie-Thérèse de France, qui dura du 2 janvier 1667 au 1er de mars 1672 s'étaient gravées à vif dans tout l'être de la grande-duchesse de Schmerz-Traurig Clémentine-Alessandra. Il n'y a pires princesses que celles qui ne régnèrent point, à qui la nature refusa tous ses dons et qui, pour tout bien, n'eurent que leur naissance. Celles-là sont sacrées: c'est la rançon des trônes et des conquêtes, c'est la dîme que Dieu prélève sur les créatures auxquelles il consentit des sceptres et prêta des couronnes. Naître princesse, être laide, ne pas parler et mourir, quelle leçon pour l'ambition et quelle plus grande raison d'obéir pour ceux qui acceptent un roi comme ils acceptent la vie et la mort! Lorsque les jeunes princes viennent à décéder, on les appelle uniformément Marcellus, on leur attribue les regrets scandés d'espérances, l'humide épopée voilée d'élégie, le panorama de stériles triomphes, la gloire, enfin, molle et gracieuse que rêva, que tressa, que broda, que gémit pour un Marcellus présomptif un Virgile, d'ailleurs payé. Les princesses, elles, sont tout entières et à jamais ensevelies dans leurs robes; un tableau, parfois, de Van Dyck ou de Vélasquez demeure pour roidir à jamais un pli de leur vêtement, pour durcir le feu de leur pâle regard et pour immortaliser ce qui courut vers la mort—autant que faire se peut en suivant l'étiquette. On ne leur demande que de vivre juste assez pour concevoir et mettre au monde: donner au monde un mâle. Celui-là, l'histoire s'en charge. Aux femelles, il ne reste que le couvent ou le scandale,—ou les deux.
Clémentine-Alessandra ne cessait de penser aux petites mortes: elle se les nommait au hasard des portraits enterrés parmi les musées d'Europe, au hasard des estampes et des épitaphes, et il en montait toujours au fond de sa science, il en venait des limbes—et de plus loin. Elle ne les chassait pas: ce lui était mieux que des sœurs, c'étaient les sœurs de son enfant. Et parfois elles amenaient leurs sœurs aînées ou leurs cadettes, celles qui avaient réussi, réussi à vivre. Celles-là étaient ses sœurs à elle. Elles n'avaient pas voulu régner: c'est parce qu'elles n'étaient pas assez malheureuses. Lorsqu'elles se réfugiaient dans un chapitre, la règle se faisait, pour elles, de brocart et de velours de soie: les dévotions étaient une collation délicate et qu'on offrait soi-même; les causeries, les méchancetés, les complots même empruntaient au lieu un je sais quoi d'innocent et de saint. Elles se tenaient dans leur rang comme un chacun se tenait au sien: elles ne désiraient rien plus que leur destinée écrite à son complet dans leurs armes et dans les fleurons de leur couronne, encloses en leurs couronnes fermées, aussi à l'aise à la tête de leur peuple et sur leur trône, lorsqu'elles y étaient appelées, que sur leurs prie-Dieu, à deux genoux. Elles souffraient plus que les filles du bas peuple: leurs pères n'étaient tyrans que pour elles ou bien ils s'essayaient et épuisaient leur fureur sur ce qu'elles symbolisaient: la faiblesse de la nation. Clémentine-Alessandra gardait pour la sœur du grand Frédéric, la margrave de Bayreuth, le respect qu'on ressent pour une martyre et la tendresse pour une parente pauvre. Mourant de faim, dédaignée, menacée, cette enfant d'esprit et de cœur à qui son sacrifice même valait des avanies et la haine de sa mère, demeurait attachée à elle comme une margrave de compagnie. Mais la grande-duchesse s'en revenait aux petites, aux princesses sans époux et sans fiancés qui n'eurent de la vie que leur naissance, à qui leur sang royal n'infusa pas de sang.
Elle les aimait, d'avoir passé. Elles formaient sa cour et sa garde, sa garde contre les séductions de la terre et contre le leurre des temps qui ne sont point encore. Petits corps attendus, annoncés, délivrances sonnées et carillonnées, huiles du baptême en avance et les longues théories de guerriers et de légistes, la maison choisie et sur pied, les cordons d'ordre impatients, tout s'apaise, tout tombe dans le silence: ce n'est qu'une fille,—et une fille qui ne vivra pas. «... Elle ne dit pas un mot au roi, quoiqu'une convulsion lui ait remis la bouche.» Oh! la phrase atroce et belle! grosse de mystère et pure du feu vengeur! Toute revendication, toute colère, toute damnation s'inscrivent, profondément, en ce silence. Le père se soumet, pleure, oublie qu'il est roi. La petite a le pas sur lui puisqu'elle meurt; elle est plus que lui, puisqu'elle est laide,—de par lui.
Et la grande-duchesse se demanda si sa petite fille, à elle, viendrait au monde, et si elle lui en voudrait d'être laide. Car ce ne pouvait être un garçon: la nature ne voulait pas faire cette injure à sa race et à la race des rois. Une petite fille, c'est le péché: le mâle, c'est le crime. Le bâtard, c'est le fléau du droit divin, c'est la chair de hasard armée contre le sacrement, c'est la guerre, c'est le parricide. Le bâtard, c'est l'invasion et la révolte. Elle n'avait pas de royaume: elle ne pouvait pas être punie d'un fils.