Un fils d'un tel père!
Père! Elle avait la tentation de sourire parmi ses tortures, à l'idée que ce nom de père allait à Antony. Il lui semblait de plus en plus jeune: c'était un camarade pour le petit être attendu, un compagnon de jeux, de jeux tristes, un frère de misère. Et il était le père, la source de vie, le principe de vie: il devait aide et protection à son enfant et à la mère de son enfant! Abîme d'ironie! Elle l'imagina courbé sur des ouvrages serviles, sans espoir et sans désir, ou possédé de sa fureur sociale et de son délire d'amour. Bientôt elle ne put plus songer. Elle avait mal. Horriblement ses entrailles lui pesaient et la tiraient. Elle était singulièrement malheureuse. Tout lui manquait, tout l'abandonnait: elle n'était plus que son mal. Elle avait fait ouvrir la fenêtre: il lui fallait un peu de mer, l'idée de la mer pour qu'elle se sentît moins seule et moins bas. Antony la fuyait: elle savait qu'il sortait pour pleurer et qu'il pleurait sans fin. Elle regardait devant soi, n'ayant besoin de rien que d'espace, d'immensité, du halo et du cauchemar lucide qui s'agriffe à la nature lorsqu'on l'a assez vue pour entrer dans son secret. Elle respirait la mer avant que de l'apercevoir. La mer montait vers elle et lui venait aux lèvres comme un lait d'au-delà: c'était du sang d'opale et des larmes d'améthyste, de la consolation et un surcroît de mélancolie, de la perle infinie et tragique—et l'âme lumineuse de la mort. Elle lui ramenait le souvenir de celui qui avait été l'hôte de sa détresse seulement, de cet empereur qui avait parlé et qui s'en était allé après l'avoir soignée quelques instants. Elle n'ignorait pas qu'il ne l'avait pas oubliée. Et elle avait songé à lui, désespérément.
A lui, pas à son fils. Elle était trop vieille. Il fallait une enfant à cet adolescent rêveur, à ce pupille de la garde à pied qui s'endormait sur des voyages de Gœthe et qui s'éveillait dans la vallée de Valpurgis, à ce petit garçon qu'on gardait dans les songes et les utopies pour lui voler les réalités, né pour être l'éternel héritier et pour n'hériter jamais. L'empereur la voulait pour soi, vestale de son ambition, lui parlant de ses conquêtes idéales et partageant avec elle son empire en esprit. Il la voulait, cousine et sœur, attentive à ses désespérances et à ses convoitises, pensant pour lui, dessinant pour lui des plans de gouvernement et de bataille, démêlant l'avenir, sans cesse en train de dégrossir, de ciseler son domaine immense dans le globe du monde en ne perdant que les vaines scories, les océans sans profit et les terres maudites. Là aussi, on l'abandonnait. Ce qu'on recherchait en elle, c'était sa force secrète, c'était sa parole d'apôtre: ce n'était ni sa naissance, ni sa destinée. Malgré tout, dans du respect, dans de l'affection même, elle resterait parente pauvre, victime résignée à qui le spoliateur après fortune faite, offre l'ombre de son festin. Ce qui lui était dû, elle ne l'atteindrait jamais. C'était l'acclamation de son peuple, son autorité reconnue, sa fatalité proclamée. Son droit, c'était le droit divin, toute son éducation, toute sa sollicitude, son étude des gens, de leurs besoins et de leurs plaisirs, ses longues conquêtes sur le mal et sur la misère, ses desseins accomplis, ses réformes réalisées, un cortège de respect et d'adoration et l'attente, enfin, du bien, du pain, de la vie, la fonction naturelle, la mission continue de protection et de providence, de grandeur, de douceur, une paternité sans sexe de ses sujets nés et des sujets qui lui viendraient à naître de par les conquêtes.
Son cousin avait été attiré vers elle par des trahisons, par des rapports d'espions: elle l'avait intéressé et touché. Touché! elle qui voulait commander, qui voulait imposer la joie! touché!
Elle en demeurait honteuse dans son mal. Ce n'était pas des trônes qu'elle devait recevoir son trône. Il lui fallait la poussée populaire, l'appel d'en bas, l'appel universel. Il lui fallait le plébiscite muet des cœurs, l'élection de la misère et de la faim, la réparation, le miracle. Son cousin lui demandait des paroles, des confidences à échanger, une monotonie d'ambition jumelle et d'orgueil. Il lui demandait des veillées pourpre et une sorte d'inceste dans la majesté. Et il avait fini en voulant la faire avorter—comme une bonne. Dernier terme de l'existence des races maîtresses, dernier mot d'un chef à une souveraine, quelle horreur logique, quelle fatalité absolue, quelle rançon des pillages, des préséances, quel châtiment démocratique puisque le crime était consenti, ordonné, puisque le despote-type de l'Europe contemporaine s'armait complice et instigateur! La pauvre fille était glacée. Lourde de sa faute, terrassée, aigrie, piquée de feu, tirée, tenaillée, arrachée, elle n'avait la force ni de se plaindre ni de crier au secours. Elle se meurtrissait de son silence et de son abominable résignation. Et, seule, ne cessant point d'agoniser, mangeant cependant, car elle restait terriblement chrétienne et n'avait peur que du suicide, elle se tendait à l'idée d'assassiner peu à peu son enfant dans ses flancs, de lui refuser les soins infinis de la gestation, de le réduire à rien, de l'anéantir hypocritement, héroïquement, sur la route obscure de sa vie. Une seule fois, elle s'était révoltée, déchaînée. Elle avait pris son ventre à deux mains, en criant: «Voleuse! voleuse!» C'est que, à sa fièvre, à la contraction de ses traits, à un papillotement de son regard, elle avait deviné sa laideur, car elle ne s'était pas, depuis longtemps, confiée à un miroir. Elle n'avait jamais eu la vanité de sa beauté: elle avait d'autres vanités. Mais sa laideur l'avait mordue, hoquetante, folle, l'esprit voilé, la conscience abolie, devenue toute un ventre et un ventre informe; elle s'était indignée, elle avait appelé à soi sa science et ses spectacles: tout lui avait échappé. «Voleuse! voleuse!» Le morceau d'enfant lui tirait non sa chair et ses entrailles, son sang et sa moelle, mais ses pensées, ses desseins, ses projets et ses rêves: c'est de tout cela que l'enfant se faisait. Tout le secret de la princesse, ses joyaux de méditation et d'invention, ses trouvailles précieuses, ce qu'elle avait ravi aux siècles, aux cieux et aux dieux fondait en chair banale et brutale, tout retombait à un mouvant lingot de vie, à une masse pauvre de muscles, d'os, de gémissements et de souffrance. Rien ne subsisterait du rare, de l'unique, du divin, tout se perdait dans cette fosse commune qu'est l'existence, tout redevenait du mouvement et la béate satisfaction à puiser du lait et de l'air. «Voleuse! voleuse!» Et les temps promis et l'idéal dont l'humanité ne peut faire son deuil et le second Eden, ce serait elle qui... Et les réclamerait-elle? Les dons de sa mère, son génie familier et son génie se réveilleraient-ils jamais en elle? Le dégrossirait-elle de son opaque enveloppe, se révélerait-elle ange et âme, après son stage en nourrice, son stage de limbes terrestres? «Voleuse! voleuse!» Elle ne volait pas, elle tuait. Elle tuait de la beauté, du repos, du bonheur, de la gloire. Elle reculait les bornes de l'épreuve pour le monde, elle se formait du délice total, de ce que sa mère représentait de rédemption: tout cela, des larmes séchées, du pain assuré, des doutes calmés, tout cela, des grâces, du travail, de la paix, du savoir, tout cela, de la fraternité et de la foi, de la justice et de la bonté, ça devenait de la chair, ça se faisait matière, ça crevait, ça crevait dans un effort, ça crevait dans un essai de vie, ça crevait dans de la vie!... Infâme fécondité qui tuait l'âme de la terre!... «Voleuse! voleuse!» Elle lui volait tout, les pays prêts à la recevoir, à l'acclamer, tant de couronnes, tant de richesses à distribuer!... Elle l'empêchait d'être sublime.
Et la princesse ne se décidait pas au crime. Ce jour-là, ce jour de crise, il lui sembla que la mer se montait de ton, qu'elle la gourmandait un peu, en se lamentant avec elle. Clémentine-Alessandra avait songé à sa mère. Faible femme! Elle n'avait pour soi que sa naissance et les malheurs des siens. Elle gardait cependant le prestige de la puissance—et son insignifiance était forte et prédestinée. Son union avec Otfried-Gutbert n'était pas une mésalliance: c'était un inceste. Deux lassitudes: la lassitude de la déchéance et celle de la prétention, deux exclusions, une vieillesse usée et pourrie, une adolescence creusée de pénitence et de prières, des vices et tous les vices ici, la vertu trop parfaite et pâle d'austérités là, voilà ses père et mère, voilà l'occasion de son existence! Elle avait été faite sans amour, de par la loi des races, péniblement: on l'avait non mise au monde, mais livrée à la terre et elle avait été contrainte de sauter des générations et des générations, de ne ressembler ni à son auteur mâle ni à son facteur femelle pour subsister, pour penser, pour ne pas être ou scélératesse ou néant. Elle aimait les auteurs de ses jours et elle tenait de leurs deux misères; elle avait besoin des infortunes, des méfaits, des confuses réflexions de son père pour penser et pour rêver, mais n'avait-elle pas eu plus besoin de son inaction, de sa lâcheté devant les choses et les gens pour entreprendre, pour oser, pour regarder en face et déterminer l'avenir?
Elle n'avait rien à reprocher à son père: il lui avait servi de l'envers de son être, de son âme absente, de ce qu'il aurait dû incarner et représenter. C'est sa mère qui lui manquait, sa mère si bonne, si mère, charité et justice, sa mère, absolument sainte et absolument belle: elle avait disparu toute, en emportant, en endormant avec soi ses actions de grâces, ses supplications et ses macérations. Ame qui avait vécu,—si peu!—et qui s'envola, âme douce et pure, âme à peine soufflée dans un corps translucide et qui rougit d'être corps, chair insoupçonnée et dolente, ce n'était ni une épouse ni une mère, puisque c'était une sainte. Elle ne s'était pas pliée à la loi de nature, elle avait accepté la règle de sa caste et de sa race, elle avait subi l'étreinte en ne songeant qu'à l'accolade de son arbre généalogique, aux alliances de maison à maison, aux blasons renforcés et aux accouplements des écus jumeaux. Clémentine-Alessandra n'évoquait point sa mère sans colère: sa cendre ne lui tenait pas dans le creux de la main, c'était tout encens, elle était abandonnée pour Dieu, un Dieu qui ne la protégeait pas. Elle enviait les enfants de ces femmes qu'elle avait rencontrées sur les routes, qu'elle avait vu embarquer ou débarquer, pêcheuses ou vendeuses de pêche, hâlées, hommasses. Mais quel rêve! un petit qui a deux hommes pour le nourrir et pour le dresser!
La mer, depuis, s'était, épaissie et gercée; une croûte avait poussé sur elle, entrelacée de goémons et de mousse figée, où les vagues se dressaient à pans droits et retombaient obliques, et les courants verdis s'éloignaient plus lents. La magnificence de la nature s'était restreinte: les arbres, jaunis d'un or avare, les frondaisons dépouillées, l'automne peu à peu chauve, le froid pénétrant, tout prêchait la petitesse et l'abdication. Le spectacle se raccourcissait et la nuit était pauvre qui survenait: la mer sifflait seulement à distance et la lueur des phares, rare et capricieuse, ne projetait plus que des clartés sinistres. C'est dans ce vide, c'est dans cette solitude à reflets d'enfer, c'est dans ce décor à fond immense que Clémentine-Alessandra, préparée à sa honte, approchait du terme de ce que les mortels appelleraient sa délivrance. Jamais une fille de sang souverain ne fut plus misérable. Son amant ne comptait pas pour elle, puisqu'elle n'en rougissait même pas. Il allait pleurer dans le vent comme il avait pleuré dans le soleil. Il lui parlait du bord de la mer, en priant la mer d'être son truchement et de traduire ses paroles en langage de cour, en murmures éternels. Une fois il s'approcha du lit de sa maîtresse et tomba à genoux:
—Tu as mal, tu as bien mal?... dit-il.
—C'est vrai, répondit la princesse.