—Je ne vous en demande pas tant. Vous l'emporterez ce soir.

Elle avait ordonné. Elle n'exigeait ni serment, ni promesse. Elle avait ordonné. Cela suffisait. Gaël l'admirait, dans son horreur. C'était un chef...

Les jours se tendent tout entiers sur leur instant de fatalité. Jamais il n'y eut de journée plus atroce et plus étranglée. Il semblait que la mer fût noyée dans la bruine, que toute la terre fût obscure, honteuse et repliée sur un crime prochain. Et, dans la petite maison tout le monde s'évita, tout fut silence. On ne pensait pas: on était angoisse et remords. Clémentine-Alessandra, seule, gardait sa sérénité. Pâle, ferme, fière, elle se sentait en état de grâce. Elle revenait à la religion primitive, avant la Réforme, elle remontait plus haut encore, au temps du martyre et au ciel. Elle avait une claire et lumineuse agonie, ne se reprochant rien et souffrant pour ses fautes. Elle faisait son devoir. Elle entrait, droite, dans une autre vie.

... Le soir vint enfin, un soir rapide d'hiver. Toute la maison était embuscade et guet-apens, d'un tragique immense et sournois. Gaël, à contre-cœur, préparait sa fuite. Des heures tombèrent. Et l'heure, l'heure suprême sonna. D'un pas de somnambule, Gaël se glissa hors de la maison. L'enfant, sur ses bras, lui paraissait plus lourd que les siècles. Il n'alla pas loin. Antony le prenait à la gorge, balbutiait:

—Tu le voles... Tu l'emportes... Misérable! Et c'est elle!

Une lueur de joie passa dans l'œil du vieillard. Il ne s'attarda pas à résister. Tout se précipitait. La destinée était là. Il tendit son fardeau au jeune homme:

—Tiens! dit-il, crois-tu que j'aurais eu le courage de l'enlever?

Les deux hommes se regardaient, misérables et sublimes, se souriant d'un sourire de complices sur l'échafaud. Mais leur émoi ne dura pas.

Quelque chose fonçait sur eux, en un bond de fauve, quelque chose arrachait l'enfant et, de sauts effroyables en sursauts de chevauchées, descendait à la mer. Forme fantômale, bête impudique, âme forcenée, c'était la princesse, en chemise, les jambes nues, debout par un hideux miracle, la princesse qui avait non pas entendu, mais deviné, qui avait vu, et que l'indignation, la douleur, le désespoir jetaient, vivante encore, sur le chemin du crime nécessaire et de la bonne mort. Trahie! trahie toujours! Son maître, celui qui l'avait élevée pour commander à l'univers l'abandonnait: il ne voulait plus d'elle! Il choisissait ce malheureux... qu'elle aimait, qu'elle n'avait jamais tant aimé. Sa race, sa naissance l'emportaient. La fatalité... Non! elle ne voulait pas de la fatalité. Fouettée par le vent, les pieds nus blessés aux cailloux, les jambes nues, la chemise levée sur son pauvre corps, elle se sentait enveloppée dans son linceul souverain, dans son manteau d'apothéose. Elle allait... Folle... Folle... comme cette autre Allemande, Marguerite, la Marguerite de Faust... Mais c'était à la mer qu'elle allait se jeter, elle et son enfant, à la mer qui est souveraine, elle aussi... Le ciel s'était déchiré sur toute sa longueur. Des éclairs tourbillonnaient, en plein hiver; un tonnerre massif grondait sans fin. Il ne pleuvait pas. La nature était terrible et la mer démontée, grondante, trouée de lumière, vomissant de la lumière, recrachant le tonnerre et les éclairs, lançant de l'écume à la foudre, se ruait en assauts furieux... «Elle vient à moi, murmura Clémentine-Alessandra. Elle est bonne. Elle m'aura plus tôt.» Mais elle était soudain arrêtée. Un bras dément lui prenait le bras. Une voix bien connue lui ordonnait, suppliait, pleurait. «Non! Non! Non! n'est-ce pas?» Antony avait pu la rejoindre. Un éclair leur révéla, l'un et l'autre, la farouche désolation de leur être. Il l'étreignit. Une dernière fois leur cœur battit ensemble. Mais la jeune fille ne voulut pas. Elle mordit son amant d'un baiser furtif, d'un baiser d'adieu et s'élança... Elle brandissait l'enfant pour le précipiter tout de suite, pour n'avoir pas à entrer avec lui dans l'éternité. Alors, Antony n'hésita plus. Le poignard, le poignard qu'elle lui avait donné,... ce fut si prompt qu'il ne sut jamais, le poignard,... dans le cœur de sa maîtresse...