La conversion au christianisme des rois anglo-saxons a rattaché leur île à l'Europe chrétienne. Une église d'Angleterre naquit alors, fille de l'Église de Rome, et qui se montra d'abord respectueuse et obéissante. La conquête de l'Angleterre par le duc de Normandie, vassal du roi de France, a introduit le royaume insulaire dans l'histoire de France, et, par contre-coup, dans les affaires du continent. Mais cette histoire extérieure n'a pour l'Angleterre qu'une importance secondaire.
Les guerres féodales des rois contre leur suzerain, le roi de France; la guerre de Cent ans elle-même, avec ses dramatiques revers de fortune, ne comptent dans l'histoire générale du pays que par les effets qu'elles ont produits sur le développement constitutionnel du royaume.
C'est un petit pays que l'Angleterre de ce temps-là. Il ne comprend pas toutes les îles britanniques: le pays de Galles, conquis par les rois normands, resta le pays de Galles; l'Irlande, également conquise, resta l'Irlande; l'Écosse demeura un royaume séparé. Au moyen âge, l'Angleterre proprement dite a la taille d'un grand fief français.
Elle est gouvernée par les premiers rois normands, comme aucun autre pays ne l'a été au moyen âge. Les Normands avaient pris des habitudes de discipline et d'ordre dans la piraterie, au temps où ils obéissaient aux rois de mer et partageaient entre eux le butin. Ils les avaient gardées en Normandie qui fut, grâce à eux, la seule terre française où il y eut une justice forte et la paix intérieure. Ils les portèrent en Angleterre. Ils se distribuèrent le pays, comme leurs ancêtres s'étaient partagé jadis l'or, l'argent, les effets, les bestiaux et les captifs. Ils se rendirent un compte exact de la valeur de la prise, en procédant au recensement méthodique des terres et des hommes. Les rois anglo-normands surent ainsi très exactement ce qu'ils avaient et ce qu'ils pouvaient, choses qu'ignorait tout à fait l'empereur allemand, et que ne savait pas bien le roi de France.
Ils tinrent sous la discipline tous leurs sujets, nobles ou non; ils gardèrent pour eux et pour leurs officiers la haute justice et le service direct de tous les hommes libres. Ils eurent des vassaux très riches, mais qui ne possédaient point de principautés d'un seul tenant, qui étaient des propriétaires, non des seigneurs. Le peu d'étendue du pays et l'isolement insulaire étaient favorables au maintien du bon ordre royal. Dans ce fragment d'île, entre la mer et des territoires habités par une race ennemie, comme le pays de Galles et l'Écosse, un Anglais est anglais et n'est qu'anglais. Point de frontière flottante, ni de zone vague; point de grand seigneur dont l'hommage hésite entre deux maîtres ennemis l'un de l'autre, et qui puisse se dire, selon l'occasion, français ou allemand, comme le comte de Flandre, français ou aragonais, comme tel seigneur du midi, vassal du roi de France ou de l'empereur, comme le comte de Toulouse, marquis de Provence.
Cet ordre d'une monarchie bien réglée et la puissance du monarque produisirent un effet inattendu: la liberté politique. Précisément parce que le roi avait tout le monde sous la main, parce que les droits et les devoirs de tous étaient marqués avec précision, parce que chacun était aisément en contact avec tous, parce qu'on se voyait, se connaissait et se coudoyait, la résistance à un pouvoir trop fort s'organisa aisément et, du premier coup, atteignit le but. Deux articles de la Charte de Jean sans Terre, l'un qui dispose qu'aucun homme libre ne sera «atteint» en quelque façon que ce soit, «sinon par le jugement régulier de ses égaux», l'autre qu'aucune levée d'argent ne sera faite «sinon par le commun conseil du royaume», ont donné à l'Angleterre les deux grandes garanties de la liberté, le jury et le Parlement.
La société anglaise ne se brisa point en castes séparées les unes des autres par des habitudes et par des préjugés. Elle eut ses degrés, mais point de barrières. Enfin, les Saxons et les Normands se confondirent et composèrent ensemble une langue nationale. Dès lors, l'Angleterre du quinzième siècle est plus qu'un État; elle est presque une nation.
La mer, sur laquelle elle doit régner plus tard, ne lui rend encore d'autre service que de l'isoler, de lui permettre l'originalité, de lui inspirer un sentiment national étroit, mais haut et superbe. Elle n'a ni grande marine, ni grand commerce. Ses villes sont toutes petites. Elle vit (très grassement) de labourage et de pâturage; elle ne tisse même pas la laine de ses moutons; elle la vend à la Flandre, qui est son atelier. Aussi est-elle en relations étroites avec ce pays, qu'elle défend déjà contre les rois de France. Sa vocation extérieure ne lui est pas encore révélée; mais elle a en réserve des forces: la force d'un tempérament sanguin, vigoureux, violent, et celle que donnent la liberté et l'esprit d'indépendance. Elle les prodiguera d'abord dans ses guerres civiles et religieuses; à la fin, elle les emploiera à fonder un empire, le plus vaste et le plus florissant que l'histoire ait connu.
Réflexions générales sur l'histoire du moyen âge et conclusion.
Au début du neuvième siècle, l'Europe est partagée en deux régions historiques très distinctes: l'une est la Péninsule des Balkans, où dure le vieil empire; l'autre est complexe: c'est le pays rhénan, où s'est produite la force carolingienne, et Rome, où la papauté a gardé, en la transformant, la tradition d'un pouvoir universel. La Gaule, la Germanie et l'Italie ne sont alors que des annexes de la Francia rhénane, gouvernées au temporel par l'empereur, au spirituel par le pape. L'Angleterre, sous ses rois saxons ou danois, l'Espagne, en grande partie musulmane, ne comptent pas ou comptent peu dans la chrétienté.