La formation d'États distincts les uns des autres, ayant chacun son caractère, ses passions et ses intérêts, devait produire, comme une conséquence nécessaire, le conflit entre les caractères, les passions et les intérêts. La coexistence d'individus, dont chacun est son maître et considère comme le souverain bien l'absolue possession de soi-même, cette juxtaposition sans hiérarchie, ces ambitions sans modérateur, ces prétentions sans commun juge sont autant de causes de guerres.

Il était certain que la France chercherait à s'étendre vers le Nord et vers l'Est, à présent qu'elle s'appuyait des deux autres côtés sur ses frontières naturelles; certain que la France et l'Espagne unifiées auraient, aux Pyrénées, des querelles de voisinage; certain que la lutte continuerait en Orient entre les Allemands et les Turcs, entre les Allemands et les Slaves; certain que la concurrence entre les peuples maritimes n'irait pas sans coups de canon tirés sur toutes les mers, mer du Nord, Baltique, Méditerranée, Océans. Mais à ces causes, d'autres s'ajoutèrent pour faire de la guerre l'état quasi normal de l'Europe pendant les temps modernes.

La découverte du Nouveau Monde et l'établissement de relations actives avec l'Asie orientale pouvaient être des dérivatifs au mal européen de la guerre; ils offraient aux États des emplois de leurs forces. Mais les gouvernements commencèrent par considérer les colonies uniquement comme des pays à exploiter. Pour se réserver les bénéfices de l'exploitation, ils créèrent des monopoles qu'ils confièrent à des compagnies armées. Comme, d'autre part, la centralisation politique avait eu pour effet de transformer le commerce et l'industrie, qui appartenaient jadis à des corporations, en choses d'État, il y eut désormais des intérêts économiques nationaux, qui devinrent des motifs de guerre. Les Européens, Portugais, Hollandais, Espagnols, Anglais, Français, ne se combattirent pas seulement dans les deux Indes pour se prendre des territoires ou des droits; ils n'étendirent pas seulement à l'Europe des conflits nés aux colonies: il arriva qu'ils cherchèrent sur le continent la guerre, pour la pouvoir étendre aux colonies.

La Réforme ne demeura pas longtemps un acte de foi: comme l'État et l'Église étaient liés étroitement l'un à l'autre, réformer l'église était une affaire d'État. Là où elle réussit, elle fortifia l'autorité du prince, auquel elle donna un fragment de l'unique et universelle autorité du Saint-Siège. Le roi d'un pays protestant est l'évêque suprême de ce pays, un pape localisé. Le premier effet politique de la Réforme (il sera corrigé plus tard) a donc été d'accroître d'une force nouvelle les monarchies, et de distinguer plus nettement les unes des autres les principautés européennes. Même, si elle avait partout réussi, elle aurait stimulé les rivalités entre les États, par cela même qu'elle mettait chacun d'eux dans les mains de son chef, et qu'elle coupait le seul lien qui les unît encore. Mais elle ne remporta sur le catholicisme que des victoires partielles.

Elle commença par créer dans tous les pays deux partis. Là où ils étaient de force à peu près égale, ils se mesurèrent dans la guerre civile. Il se forma en outre un parti catholique et un parti protestant, tous les deux internationaux: les Espagnols catholiques combattirent en France, à côté de Français catholiques, contre des Français, des Allemands et des Anglais protestants.

La vie de la France, celle de l'Angleterre, plus encore celle de l'Allemagne, furent ainsi troublées profondément par des chevauchées de haines religieuses au-dessus des frontières. Sans doute, la politique ne suivit pas aveuglément la religion. La raison d'État fit taire les scrupules confessionnels. Le roi très chrétien de France, qui n'hésitait pas à allier, comme on disait, les lys au croissant, se servit des protestants contre l'Autriche; les trois puissances catholiques, Espagne, France et Autriche, se traitèrent presque toujours en ennemies irréconciliables. Il n'en est pas moins vrai que la Réforme, d'une part, et la réaction catholique, d'autre part, furent des occasions de guerres, et qu'elles envenimèrent celles qu'elles n'avaient pas provoquées.

Pas plus que la Réforme n'a été un simple phénomène religieux, la Renaissance n'a été un simple phénomène intellectuel. Elle aussi, elle a fortifié l'autorité du prince, en restaurant le culte de l'État antique, qui se suffisait à lui-même et dont la lex suprema était l'intérêt. Elle a versé sur l'Europe les mœurs politiques de l'Italie. Ici les principaux États s'observaient, s'espionnaient, se faisaient échec, pour maintenir l'équilibre de leurs forces. Comme la péninsule était ouverte aux nations étrangères, l'observation s'étendait au dehors. L'Italie est la terre natale de l'ambassadeur, ce faux agent de concorde et de paix. L'Europe assurément aurait trouvé sans maître la rouerie politique, mais elle profita des leçons qui lui furent données. Avec ferveur, elle médita l'évangile selon Machiavel.

Découverte du Nouveau Monde, Réforme, Renaissance, ont donc fait payer au monde moderne leurs bienvenues.

Voici une cause de guerre plus précise et plus directe. La souveraineté n'était pas une magistrature: c'était une propriété. Elle s'acquérait par mariage ou par héritage. Il arriva donc que des princes acquirent des pays et même des États entiers hors de leur lieu d'origine. La maison d'Autriche composa un empire singulier où elle fit entrer, à côté de ses domaines allemands, des pays bourguignons, des pays slaves et hongrois, l'Espagne et une grande partie de l'Italie. Les rois de France se portèrent héritiers du duché de Milan et du royaume de Naples. Plus tard, Louis XIV fit valoir ses droits à la succession d'Espagne et perçut des avancements d'hoirie avant de mettre la main sur l'héritage. Des groupes naturels très différents les uns des autres furent ainsi enveloppés dans des monarchies factices. Comme il était resté du passé le souvenir d'une monarchie universelle, dont le fantôme hantait l'esprit des princes et des politiques, Charles-Quint, Philippe II, Louis XIV furent accusés d'aspirer à la «monarchie de l'Europe».

Des mariages royaux ont disposé de l'avenir du continent. Si jamais noces ont été sanglantes, ce furent celles de Maximilien d'Autriche avec Marie de Bourgogne et de leur fils Philippe avec Jeanne d'Espagne; celles de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche. Derrière le cortège des épousés suivent des millions d'ombres de soldats, tombés sur des centaines de champs de bataille, ou de malheureux, morts des maux de la guerre.