La guerre presque perpétuelle acheva, dans les différents pays, la concentration politique. Les rois furent obligés de se procurer des ressources considérables; ils les cherchèrent dans une administration mieux ordonnée. Par nécessité, leurs occupations principales furent la politique et la guerre.
Chaque prince entretient un monde d'agents politiques, les uns auprès de lui, les autres répandus dans les cours de l'Europe. Bien mener une intrigue et une guerre, c'est jeu de princes, où l'on gagne «la gloire». Dans la diplomatie, les agents mercenaires étrangers sont nombreux; nombreux, les mercenaires étrangers dans les armées. Il y a, par toute l'Europe, un condottierisme diplomatique et militaire. Quelques-uns des condottieri civils arrivent aux plus hautes fonctions: Mazarin et Alberoni. Des condottieri militaires deviennent les héros de la monarchie qui paye leurs services: le prince Eugène de Savoie et le maréchal de Saxe. Il y a donc un métier politique et un métier militaire; politiques et soldats mènent le monde et le troublent. On ne fait pas seulement de la politique, on ne combat pas seulement pour assurer son existence et sa sécurité: les princes intriguent parce qu'ils ont une diplomatie et font la guerre parce qu'ils ont des soldats. Dans ces querelles des rois, les peuples n'engagent pas leurs forces vives: ils n'y ont part qu'en souffrant les maux de la guerre, en payant ce qu'elle coûte, en s'enorgueillissant de la gloire du maître, quand le maître a été vainqueur.
Des philosophes et des savants essayèrent d'établir au-dessus de ces conflits, pour les prévenir et pour en diminuer les violences, des principes et des règles de justice. Ils composèrent le droit des gens, ce qui veut dire le droit des nations. Ils condamnèrent toute guerre qui n'avait pas pour motif la réparation d'une offense faite à un droit; ils limitèrent la puissance du vainqueur sur le vaincu; ils enseignèrent que les traités entre États sont inviolables, comme les contrats entre particuliers. Mais il manquait à ce code une sanction aux crimes contre le droit des gens, le juge et l'exécuteur. Toutes ces belles maximes, sans en excepter une seule, furent violées, et avec éclat, par les gouvernements, sans en excepter un seul. Des guerres furent faites sans raison de droit; les vaincus furent traités atrocement; des contrats furent violés sans scrupule.
Une seule maxime générale régla la politique. Il était entendu entre diplomates, qu'il est de l'intérêt de tous qu'aucun État ne devienne assez puissant pour opprimer les autres. C'est la règle de l'équilibre européen: elle est excellente, mais l'application en a été singulière. Si un État s'agrandit et détruit ainsi l'équilibre, ses voisins ne réclament pas qu'il renonce au bien nouvellement acquis: ils exigent une compensation. La Pologne a été victime du principe de la compensation. Elle a été dépecée, et ses morceaux pesés dans une balance. Marie-Thérèse trouvait l'acte mauvais en lui-même, mais elle se plaignit que la Prusse et la Russie se fussent fait la part trop belle.
Il n'y a donc point de contrepoids à toutes les causes qui ont eu pour effet commun l'état de guerre continu. Il est rare que plusieurs années s'écoulent sans guerre pendant ces trois cents ans: une paix de quatre ou cinq ans étonne comme une anomalie. Les rois s'en vantent comme d'un sacrifice qu'ils font au «repos de leurs peuples».
Il reste à voir quels ont été les résultats de toutes ces luttes? Qui a grandi, qui a été abaissé?
Italie et Allemagne.
Il était dans la logique des choses que l'ère moderne fût dure à l'Allemagne et à l'Italie. Au moyen âge, ni la polyarchie italienne, ni l'anarchie allemande n'était hors de saison; mais, après la constitution d'États centralisés, elles devinrent des anomalies, et elles éprouvèrent qu'il n'est pas toujours bon de ne pas ressembler aux autres.
Elles ont donné au monde la Renaissance et la Réforme, acquérant ainsi la gloire d'exercer sur l'Europe une action intellectuelle, morale et religieuse très forte, et de compter pour beaucoup dans l'histoire générale de la civilisation. Cette gloire, elles la doivent en partie à leur génie, en partie aux causes mêmes de leurs misères politiques. La Renaissance a eu plus d'énergie et de variété parce que l'Italie était vivace et diverse. La Réforme s'est répandue en Allemagne, parce qu'il ne se trouvait point, dans ce désordre, une autorité assez forte pour la contenir, comme en France, ou pour l'étouffer, comme en Espagne; puis aussi parce que l'Allemagne était, de tous les pays chrétiens, celui où l'Église commettait, avec le moins de précautions, les plus intolérables abus.
C'est ainsi que de grands maux ont produit pour les deux pays des compensations éclatantes, mais, à leur tour, celles-ci ont aggravé les maux. La Renaissance rendit incurables les vices du système italien: elle fut presque partout la servante des tyrannies, dont elle développa l'égoïsme. La Réforme jeta dans l'anarchie allemande la discorde religieuse.